L'ARMÉE D'AFRIQUE
pas pu s'en servir, parce que toute résistance légale avait disparu. Ah! si le roi Louis- Philippe, au lieu d'abandonner la partie et de quitter la France, s'était retiré sur un point fortifié, avait appelé, avait attiré à lui les troupes restées fidèles à leur serment, avait constitué un semblant de gouvernement et avait fait appel au loyalisme des Français, la situation eût été toute différente. Nous eussions marché probablement, et le duc d'Aumale, arrivant à la tête de régiments habitués à la guerre, eût pu changer la face des choses. Mais, du moment que le gouvernement régulier avait disparu, du moment que la France était soumise à l'émeute, le Prince n'eût pas enlevé un régiment, et il n'y songea même pas.
Une fois les Princes partis, les choses changèrent un peu d'aspect, et pendant que le commerce d'Alger faisait son deuil des dépenses énormes effectuées par les Princes et dont il bénéficiait, les clubs, ouverts tout à coup, retentirent des propositions les plus hostiles au régime déchu. L'ingénieur en chef des ponts et chaussées, M. Bégin, se distinguait surtout par son républicanisme de fraîche date, qui lui valait les acclamations de la racaille, mais aussi les quolibets publics de Mesmer, les coups dégriffé de Ben-Matou, auxquels le malheureux fonctionnaire n'osait pas répondre.
Le nouveau gouverneur général ne se fit pas attendre. Il trouva, dans une grande revue, l'occasion de témoigner aux troupes son enthousiasme pour le nouveau régime. Il était visiblement préoccupé de plaire à la populace. Il se laissa arracher, par un club démagogique, l'ordre d'abattre une statue équestre du duc d'Orléans, qu'on avait dressée en face du palais du Gouvernement. Un pareil ordre constituait plus qu'une faiblesse ; c'était une malpropreté. La partie honnête de la population le comprit. Elle protesta. Elle força les soldats, chargés du déboulonnement de la statue, à se
retirer. C'est grâce à elle, et malgré Cavaignac, que le bronze est toujours là, disant aux générations la part personnelle prise par le Prince royal dans l'œuvre de civilisation accomplie par la France en Afrique.
Un autre fait se passa, indiquant la mollesse de Cavaignac. Naturellement, un arbre de la liberté avait été planté à côté de la statue. Cet arbre fut coiffé, pendant la nuit, d'un bonnet rouge qui y resta jusqu'à ce que deux capitaines du génie eussent pris sur eux de le faire enlever et jeter à la mer par leurs soldats.
J'étais rentré à Blidah, le lendemain même du départ des Princes, persuadé que j'allais trouver plongé dans le désespoir mon commandant, M. Damiguet de Vernon, commensal assidu de Leurs Altesses Royales et ordonnateur habituel de leurs parties de plaisir. Il était tellement bien consolé qu'il avait déjà bruyamment fait adhésion à la République, et en avait tiré le grade de lieutenant-colonel et le commandement de la garde républicaine, réorganisée par Caussidière. Ces manifestations étaient fort rares, comme je l'ai dit, si rares qu'on nous avait expédié de la capitale des agents militaires chargés de recruter des adhérents à la République, dans l'armée, et notamment parmi nos sous-officiers, à qui ils promettaient l'héritage des officiers qui seraient frappés pour leurs opinions réactionnaires. Il en vint jusque parmi nos spahis, et je sus plus tard que j'avais eu l'honneur de figurer un instant, en bonne compagnie, sur une de leurs listes de proscription. Je ne suis pas tout à fait sûr que quelques-uns de mes sousofficiers ne se soient pas laissé ébranler. C'est peutêtre, aujourd'hui plus que jamais, le point faible de notre organisation militaire. Le sous-officier vit plus près de la troupe que l'officier. Il en connaît mieux l'esprit, il en partage les passions, et il ne serait pas étonnant qu'un jour d'émeute il prît sur elle une influence décisive.