POLICIERS
En ce mois de mars, la République nous valut un nombre inaccoutumé de parades. On nous fit prendre les armes solennellement, pour recevoir un nouveau drapeau. Afin de le distinguer de celui de la monarchie de Juillet, on avait donné aux trois couleurs une disposition différente : le rouge à la hampe, puis le bleu et le blanc. Son règne ne fut pas long, et, devant les protestations générales, le gouvernement nous restitua le drapeau d'Arcole, de Marengo, de Friedland, de Wagram et d'Isly. Il fallut une nouvelle revue pour le recevoir, avec le même cérémonial que son frère aîné.
Mon séjour à Blidah touchait à son terme. L'escadron allait tenir garnison à Aumale, devenu subdivision militaire et poste important, par sa proximité de la Kabylie. On y travaillait depuis deux ans, et les constructions militaires étaient presque terminées. Celles de la ville proprement dite étaient beaucoup moins avancées, et nous eûmes toutes les peines du monde à nous loger. A Aumale, commandait le colonel des zouaves, de Ladmirault. Il avait pour chef de bureau arabe le capitaine Ducrot, avec qui je me suis rencontré bien souvent, dans le cours de ma carrière, et dont la bienveillance se changea en solide amitié. Notre établissement était d'ailleurs rudimentaire. Nos chevaux étaient à l'écurie, nos hommes sous la tente, et nos cadres français dans une chambre de caserne. D'ailleurs, en quittant Blidah pour Aumale, notre escadron devait être modifié par un recrutement local. Le spahi ne rend de services sérieux que s'il appartient au pays où il sert, et autant le recrutement régional serait dangereux en France, autant il est nécessaire pour les corps indigènes. Le chagrin que j'éprouvais à quitter Blidah était encore aggravé par le désagrément du séjour d'Aumale, où régnait la fièvre, la pâle fièvre, fille des terres remuées. Et puis, mes rapports avec mon capitaine Abdellal étaient toujours plus que frais,
Mais le bon colonel de Ladmirault, qui connaissait cette situation et y compatissait, s'efforçait de l'adoucir en m'envoyant perpétuellement en mission. Toutes les fois qu'un peloton sortait, c'était moi qui étais désigné pour le commander. C'est ainsi que j'accompagnai le directeur des télégraphes algériens, M. Lair, lors de la pose du télégraphe aérien entre Aumale et Sétif. Ce M. Lair était un très aimable compagnon, habitant depuis longtemps l'Algérie et ayant poussé le goût de la colonisation jusqu'à épouser une jeune Mauresque. A Sétif, nous fûmes les hôtes du colonel de Barrai, qui y commandait, officier de haute allure qui, l'année suivante, devenu général de brigade, fut tué dans une expédition sur la circonscription de Bougie. A l'exemple du connétable de Bourbon au sac de Rome, il donna, en mourant, l'ordre qu'on couvrît son corps de son manteau, pour ne pas décourager ses troupes. Je fus encore accueilli à bras ouverts par le capitaine des spahis, Fournier, qui nous était venu de l'Ecole polytechnique après avoir passé par l'état-major, et par son commensal et camarade d'école le capitaine Bonvallet, qui commandait la batterie d'artillerie. Nous passâmes ensemble plusieurs soirées délicieuses. Fournier, devenu chef d'escadrons, fut tué, dix-huit mois plus tard, en Kabylie. Quant à Bonvallet, je l'ai retrouvé par la suite commandant un cercle, en Algérie.
Pour rentrer à Aumale, il me fallut faire un grand détour par le Sud ; car le district de l'Ouénnougha que je devais traverser fermentait. Il fermentait si bien que le colonel de Ladmirault dut faire marcher ses troupes contre lui. Tout le monde, à cette époque-là, reconnaissait, comme Bugeaud l'avait fait d'ailleurs, la nécessité d'en finir avec la Kabylie, mais l'opération, pour le moment, était au-dessus de nos forces, et on se bornait à resserrer, de jour en jour, la ligne d'investissement, si on peut appeler ainsi l'ensemble des postes