‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 156 sur 211 · LE 10 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

LE 10 DÉCEMBRE

C'est pourquoi je portai dans l'urne un bulletin au nom du prince Louis-Napoléon. Certes, on eût cherché longtemps en France avant d'y trouver un garçon plus étranger que moi à la politique. Non seulement je n'avais jamais parlé avec un homme politique, mais je ne possédais aucune donnée sur l'état de l'opinion, et les rares journaux que je lisais ne pouvaient pas me renseigner, puisque tous, en soutenant des théories contradictoires, ont eu de tout temps la manie de représenter l'opinion qu'ils servent comme celle de la majorité des citoyens. Ils ne m'apprenaient donc rien, et j'ajoute que les conversations que j'entendais tenir autour de moi, à Mauzé, étaient de nature à me faire croire que le nom de Napoléon ne sortirait pas vainqueur du scrutin du 10 décembre. Mais je sentais instinctivement qu'après les secousses terribles qui avaient ébranlé la France, depuis le 24 février, la nation avait besoin, avant tout, d'ordre et de tranquillité, et qu'elle ne trouverait ces deux biens qu'avec un gouvernement assez fort pour les faire respecter, en se faisant respecter soi-même. Or, le nom légendaire de Napoléon, qui remua si profondément le pays, représentait précisément cet idéal. En dépit de la fureur des partis, en dépit des calomnies de détracteurs, payant souvent de la plus noire ingratitude les bienfaits reçus, la mémoire du grand Empereur repose, dans l'âme de ce pays-ci, sur deux bases : l'ordre intérieur et la gloire extérieure. Certes, on ne trompe pas entièrement les Français quand on leur dit que cet ordre intérieur, ils l'ont payé par la servitude, et que cette gloire extérieure, ils l'ont expiée par l'invasion. Mais tout cela, c'est du raisonnement, et on ne mène pas les hommes par le raisonnement; on ne les mène que par le sentiment. Les nations ont toujours dédaigné les mathématiques pour l'imagination. Sur elles, le réel n'a pas d'action. L'humanité n'obéit qu'à ses rêves. Elle préféra toujours la

Légende à l'Histoire, et voilà pourquoi le scrutin de Décembre donna raison à mes instincts.

Mon congé terminé, avant de rentrer en Algérie, je voulus passer par Paris pour y voir mon ancien camarade, le commandant Fleury . Les circonstances l'avaient bien servi. Il était devenu un personnage. Il était aide de camp du Prince Président. Il exerçait déjà, sans en posséder encore le titre, les fonctions qu'il avait rêvées toute sa vie. Déjà en Afrique, quand il n'était encore que maréchal des logis de spahis, nous nous amusions à l'appeler : « Monsieur le Grand », comme on appelait autrefois Cinq-Mars le Grand Écuyer de Louis XIII. Il habitait le numéro 1 1 de la rue Montaigne, où étaient installées les écuries de la Présidence, écuries fort peu considérables encore, qui ne contenaient guère qu'une dizaine de chevaux. Dans cette maison, qui a fait place depuis à des constructions modernes, mais qui était alors une sorte d'annexé de l'Elysée, se trouvaient réunies presque toutes les personnes attachées au Prince : le commandant Fleury, le lieutenant-colonel Edgar Ney du 3* de hussards, le capitaine du génie de Bé ville, chef du bureau topographique, le capitaine d'état-major marquis de Toulongeon, et enfin un homme encore jeune, qui ne payait pas de mine, mais qui était certainement le plus influent de tous, l'âme damnée du Prince, son séide aveugle, son conseiller à la fois hardi et profond, l'ancien maréchal des logis Fialin de Persigny.

M. de Persigny a été l'artisan de la fortune du général Fleury. En 1837, à Londres, il l'avait présenté au prince. Onze ans plus tard, en 1848, au mois d'octobre, alors qu'il faisait feu des quatre pieds pour préparer l'élection présidentielle, il le ramena à Louis-Napoléon dans des circonstances assez bizarres pour qu'on les raconte.

Fleury était un très brillant capitaine de spahis;

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