‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 157 sur 211 · LE GRAND ÉCUYER · texte numérisé non relu

LE GRAND ÉCUYER

mais il n'avait jamais pâli sur la théorie de. son métier, et son instruction professionnelle était renfermée dans des limites assez étroites. Il ne comprenait qu'une manœuvre : tirer son sabre et charger. Il était très débrouillard, très intelligent, très metteur en scène, mais jamais il n'avait soupçonné qu'il y eût dans l'armée française un ensemble de coutumes et de règles qui s'appelait : l'Administration. Il pensait que la guerre doit nourrir la guerre, que les résultats des razzias ne sont pas faits pour les chiens, et que les questions dans lesquelles entre l'argent doivent être traitées par-dessous la jambe. Un vrai militaire! Aussi, pendant que nos escadrons, usés par les expéditions, étaient, comme hommes et comme chevaux, dans le plus piteux état, celui qu'il commandait, à Orléansville, se trouvait toujours au grand complet et monté sur des chevaux toujours frais. Les chefs voyaient le résultat, et ce résultat leur semblait magnifique. Ils n'allaient pas examiner si Fleury, de son autorité privée, avait réformé deux ou trois fois les chevaux de son escadron, tout en maintenant sur les contrôles le nom et le signalement des chevaux remplacés par d'autres. ' Ils n'allaient pas examiner si Fleury avait attiré dans son escadron des hommes, par des primes d'engagement extraréglementaires. Ils voyaient un escadron incomparable, et tous ils réclamaient de l'avancement pour son capitaine commandant. Us réussirent, et au mois d'août 1848, après quatre années à peine de grade de capitaine, Fleury était nommé chef d'escadrons au 3* régiment de spahis, à Constantine. C'était superbe. Mais il fallait liquider sa situation à Orléansville. L'administration militaire lui laissait sur le dos de très nombreuses dépenses faites pour l'escadron, et il avait pris des engagements auxquels il ne pouvait pas faire face. En passant par Alger pour aller rejoindre son nouveau poste, le commandant Fleury alla voir le général Marey-Monge, qui remplis-

sait par intérim les fonctions de gouverneur de la colonie et qui lui avait toujours témoigné plus que de la bienveillance : de l'amitié. Cet excellent et flegmatique personnage déclara au commandant qu'il avait reçu des réclamations pressantes et importantes, et il ajouta : « Mon ami, avant d'aller occuper votre nouveau poste, il est de toute nécessité que vous liquidiez votre situation à Orléans ville. »

Fleury n'avait plus un sou. Il demanda au gouverneur général un congé, pour aller chercher en France de quoi désintéresser ses créanciers. Il comptait sur sa mère, qui s'était remariée avec un Italien : le marquis Prêtely. Or, non seulement cette ressource lui manqua, mais en arrivant à Paris, il tomba malade et resta un mois sans pouvoir sortir de sa chambre. Dès qu'il fut sur pied, il alla rendre visite au général de Lamoricière, son protecteur, son ami, qui venait de signer, comme ministre de la guerre, sa nomination.

Quand on lui annonça le commandant, le ministre était plongé dans l'étude d'un projet de loi qu'il devait présenter le lendemain à l'Assemblée, et il ne put pas le recevoir. Fleury pensa être plus heureux avec le président de la République et se rabattit sur le général Cavaignac. Mais à l'hôtel de la rue de Varennes, il reçut le même accueil qu'à l'hôtel de la rue Saint-Dominique. Il s'en revenait donc chez lui, l'oreille basse, et comparant avec amertume les procédés des généraux africains, si différents dans la capitale de ce qu'ils étaient en Algérie, lorsqu'en traversant le jardin des Tuileries, il se vit aborder par M. de Persigny, qu'il ne reconnaissait pas, mais qui le reconnut, lui, pour l'avoir vu à Londres et qui, dès les premiers mots, lui posa cette question : « Etes-vous allé voir le Prince? — Non, répondit Fleury, je n'ai pas pris cette liberté. D'ailleurs, certainement le Prince n'a pas conservé le souvenir de notre entrevue à Londres. — Détrompez-vous,

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