UNE ASSOCIATION
repartit M. de Persigny. Le Prince n'a oublié aucun des Français qui sont venus le voir sur la terre d'exil. Il est justement à côté d'ici, à l'hôtel du Rhin. Venez avec moi. Vous verrez qu'il vous reconnaîtra. Vous verrez qu'il se souvient de vous. »
Fleury, froissé de la réception de ses chefs, avait l'âme ouverte à de pareilles avances, et il suivit M. de Persigny. Louis-Napoléon l'accueillit de la façon la plus gracieuse. Lui-même se mit en frais. Il fut invité à dîner pour le lendemain, et à l'issue de ce repas, qui scella leur amitié, le Prince dit à Fleury : « Voulezvous lier votre sort au mien ? Les nouvelles qui m'arrivent de toute part me représentent mon élection comme assurée. Si je réussis, vous réussirez avec moi. Si, contre toute prévision, j'échoue, eh bien, nous tomberons ensemble. On me prévient de veiller sur moi. On m'assure que mes ennemis politiques ne reculeront pas devant un crime. Il n'est pas facile de venir à bout de deux hommes décidés à se défendre. Vivons ensemble, et attendons des événements qui ne sont plus bien loin. Voulez-vous? » Fleury accepta, et à partir de ce moment il vécut dans l'ombre du Prince, dont il fut l'aide de camp, bien avant le 10 décembre. Particularité curieuse! son congé étant expiré, il n'en demanda pas le renouvellement et resta plusieurs jours à Paris, dans une position irrégulière qui aurait eu pour lui des suites fort désagréables, si le Prince n'avait pas été élu. Il me raconta cela lui-même à table, en déjeunant, rue Montaigne.
Après le déjeuner, nous nous étions mis à la fenêtre pour regarder les chevaux du Président, que l'on pro« menait dans la cour. Je ne sais quelle idée me passa, par la tête, mais tout à coup je dis à Fleury : « J'espère que nous n'allons pas nous arrêter en si beau chemin ! A quand l'Empire? » Là-dessus, voilà mon Fleury qui s'emporte comme une soupe au lait et qui me fait une
sortie violente, tout à fait disproportionnée avec mon petit manque de tact : « Oui ! criait-il, c'est par ces propos inconsidérés, imprudents, sans fondement et sans excuse, que l'on cause un préjudice peut-être irréparable au président de la République, en le représentant comme un adversaire secret des institutions que la France s'est données.
— Eh là ! mon Dieu! calmez-vous, lui répondis-je. Je ne vous demande pas vos secrets. Nous savons tous les deux que la France ne s'est rien donné du tout et qu'elle a, comme toujours, subi le triomphe d'une émeute. J'ai voté pour le prince Louis-Napoléon, en haine de la République, et sans m'imaginer un seul instant que le neveu du grand Empereur se contenterait des pouvoirs précaires et éphémères inscrits dans la Constitution. Je me suis trompé; c'est bien. Mais convenez que Strasbourg et Boulogne excusaient d'avance mon erreur. N'en parlons plus, et ne voyez dans ce que je viens de vous dire aucune mauvaise intention. » Je pris congé, et je m'en allai en murmurant dans l'escalier : « Oh ! oh ! le camarade Fleury est devenu bien politique! »
Je m'en retournai à Blidah, où je trouvai installé le commandement de la division militaire, qui depuis la conquête n'avait pas quitté Alger, et qui a voyagé plus d'une fois entre les deux villes, sans qu'on ait jamais bien su laquelle il convenait de préférer ; car, au fond, et pendant très longtemps, le véritable gouverneur général de l'Algérie aurait dû s'appeler: Son Excellence l'Incertitude. Le nouveau commandant de la province était alors le brillant général de Saint-Arnaud. Peu après mon retour, il procéda, en grande cérémonie, à la réception du premier convoi de colons, envoyés de France pour peupler les villages agricoles qu'on venait d'établir, d'après le plan du général de Lamoricière. Tous ces pauvres diables, que nous allâmes recevoir aux