‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 159 sur 211 · PREMIERS COLONS · texte numérisé non relu

PREMIERS COLONS

portes de la ville, avec des morceaux de musique et de bonnes paroles, nous firent l'effet d'assez tristes pionniers de la civilisation, et nos soldats, qui n'ont pas besoin de beaucoup de phrases pour caractériser les choses, adoptèrent presque immédiatement le mot de colon, comme expression d'un joyeux et sympathique mépris. Le général harangua les colons avec chaleur et bienveillance. Il leur peignit la vie nouvelle qui les attendait et qui, pour la plupart d'entre eux, ne ressemblait guère à l'existence passée. Il leur promit sa bienveillance, sa sollicitude, s'engageant à leur venir en aide dans tout ce qui dépendrait de lui, mais ne leur dissimulant pas cependant que, pour acquérir sinon la fortune, du moins le bien-être et l'aisance, leurs efforts personnels et leur persévérance au travail seraient bien plus puissants que le concours de l'administration.

On avait dû courir au plus pressé et s'inquiéter davantage de la tranquillité de la France que de l'avenir de l'Algérie. Car il avait fallu, avant tout, débarrasser Paris et les grandes villes des éléments révolutionnaires qui avaient fait leurs preuves, aux journées de Juin. Aussi ces malheureux, qui venaient de traverser la France par les canaux et les rivières en bateaux plats, et la Méditerranée sur des transports à voiles, représentaient-ils plutôt une lie ouvrière qu'une élite agricole, dont nous aurions eu surtout besoin. Telle fut la cause profonde de l'échec facile à prévoir, inévitable même, de ce premier essai en grand de colonisation. A cette cause s'en ajoutèrent d'autres. D'abord le génie militaire, chargé de l'établissement de ces villages agricoles, les avait tous construits sur un plan uniforme, et s'était beaucoup plus inspiré des nécessités de la défense que des exigences de la vie champêtre. Ensuite, chacun de ces villages était administré militairement par un officier qui remplissait les fonctions de juge de paix, celles de maire, et qui, dans des notes

mensuelles, rendait compte de la situation et des chances d'avenir de chacun de ses administrés. Il y avait parmi ces officiers des hommes du plus haut mérite, tels que le capitaine Malglaive, très savant officier du génie, philosophe humanitaire, qui commandait le village de Marengo, au fond de la Mitidja, et qui consacra sa fortune, considérable, à le faire prospérer ; ou encore le capitaine d'état-major Lapasset, commandant du bureau arabe de Ténès, créateur d'un village indigène et administrateur de la colonie agricole de Montenotte, faisant admirablement marcher de front ces trois services. Mais ils étaient des exceptions, et le personnel administratif n'était pas toujours aussi heureusement choisi. On prenait ce qu'on avait sous la main, et ce n'était généralement pas l'élite de l'armée qui sollicitait des fonctions si peu en harmonie avec l'éducation militaire, et encore aggravées par la déplorable insuffisance des gens qu'il fallait diriger.

On n'avait cependant rien négligé pour le bien-être du colon. En arrivant, il trouvait, prête à le recevoir, lui et sa famille, une petite maison semblable à celles qu'on rencontre aux environs des usines, très propre et très logeable. L'État lui fournissait des rations de vivres, en attendant les récoltes. Il lui faisait l'avance des grains pour semer et des animaux nécessaires à l'exploitation rurale, ainsi que de tout le matériel agricole. Mais il ne pouvait pas apprendre l'agriculture à des gens qui n'avaient jusqu'alors manié que la navette ou le tire-pied, et rien n'était caractéristique comme les notes mensuelles qui racontaient leur vie. J'en ai conservé une, donnée par le capitaine Lapasset à un de ses administrés. Elle est ainsi conçue :

« X... : n'entend rien aux travaux de la campagne; a une peur affreuse de son bœuf. »

Ils en étaient tous à peu près là. Aussi ne prirent-ils pas racine sur le sol africain. Hommes, femmes, enfants,

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