‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 160 sur 211 · NOTRE COLONEL · texte numérisé non relu

NOTRE COLONEL

sortis des villes, en avaient la nostalgie et y retournèrent dès qu'ils le purent. Cette première couche de population fut donc perdue pour la colonisation. Mais le branle était donné, la route était ouverte par laquelle passèrent d'autres générations qui réussirent à s'adapter à ce nouveau milieu et ont procuré à l'Algérie la prospérité dont elle jouit aujourd'hui.

Le problème n'est pas résolu pourtant, puisqu'il reste toujours les indigènes, dont nous avons troublé si profondément les mœurs et les coutumes, et que nous n'avons pas réussi à nous concilier. Cette population est domptée ; elle n'est pas soumise. Et Dieu veuille que les complications de la politique européenne ne nous fassent pas expier nos négligences et nos imprévoyances, en la soulevant encore une fois contre nous.

Le général de Saint-Arnaud, avant d'installer les nouveaux colons en Algérie, y avait installé son nouveau ménage. Au moment de la révolution de Février, où il s'était fait remarquer par une conduite aussi loyale qu'énergique, et où il avait failli périr d'une blessure dont il ne guérit que par une sorte de miracle, il avait épousé en secondes noces Mlle de Traissègnies, qui lui apportait, pour toute dot, l'alliance d'une des plus illustres familles des Pays-Bas , et il partageait son temps entre ses devoirs militaires et les soins dont il entourait sa jeune et charmante femme. Il quitta bientôt Blidah, pour exercer le commandement beaucoup plus important et presque indépendant de Constantine. C'est de là qu'il devait partir pour commander, quelques jours et pour la forme, une division à l'armée de Paris, sous les ordres de Changarnier, et pour devenir ministre de la guerre, au moment du coup d'Etat.

Mon régiment possédait enfin son chef, si longtemps nominal, le colonel Daumas, le créateur des bureaux arabes et l'ancien directeur général des affaires indigènes. Il avait abandonné ce dernier poste pour aller

auprès d'Abd-el-Kader adoucir les amertumes d'un internement ordonné en violation des engagements les plus formels, et il avait accompagné l'Émir au château de Pau, puis au château d'Amboise. Il avait été remplacé à Alger par le colonel Rivet, ancien officier d'ordonnance du maréchal Bugeaud, un artilleur passé dans la cavalerie, qui devait trouver dans les tranchées de Sébastopol une mort glorieuse, le jour de la prise de Malakoff. Comme le gouvernement ne voulait pas immobiliser plus longtemps auprès d'Abd-el-Kader les talents hors ligne du colonel Daumas, il lui donna pour successeur le capitaine d'artillerie Boissonnet, très fort arabisant, homme de bien par excellence, et le colonel vint prendre le commandement de ses spahis pour aller bientôt, d'ailleurs, comme général de brigade, diriger, au ministère de la guerre, les affaires de l'Algérie. Ce fut encore à ma rentrée à Blidah que l'armée d'Afrique prit le deuil du maréchal Bugeaud, presque subitement emporté par le choléra. Nous pleurâmes ce grand homme, tout en continuant à nous demander comment il avait pu plier, le 24 février 1848, si facilement devant l'émeute. On a dit, je le sais, que M. Thiers arrivant au pouvoir, et pensant que tout le monde devait être content puisqu'il l'était lui-même, regardant sa nomination ministérielle comme une satisfaction suffisante accordée aux revendications populaires, avait invité le maréchal à retirer ses ordres de répression. Et dans sa remarquable Histoire de la monarchie de Juillet, M. Thureau-Dangin ajoute que le maréchal n'obéit aussi vite que parce qu'il comptait faire partie lui-même de la nouvelle combinaison. Ces explications sont insuffisantes. Bugeaud mieux que personne savait que, si l'armée n'a pas de rôle à jouer dans la politique, elle a toujours son honneur à sauvegarder, et, tout en ordonnant de cesser le combat, il a dû prescrire les mesures nécessaires pour que la troupe, en se retirant,

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