‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 161 sur 211 · MON MAITRE · texte numérisé non relu

MON MAITRE

ne se laissât pas pénétrer par la foule, ce qui rendit toute résistance impossible et fit tomber le pouvoir entre les mains des émeutiers, contre les intérêts et contre le sentiment général du pays.

Je ne devais pas jouir longtemps des charmes de Blidah, dont je ne me lassais pas. Le colonel de Martimprey venait de remplacer le général Bosquet dans le commandement de la subdivision d'Orléansville. Collaborateur des plus utiles du maréchal Bugeaud, élève préféré du général de Lamoricière, qu'il avait suivi au ministère de la guerre comme chef du cabinet, le colonel de Martimprey avait une place à part dans l'armée d'Afrique, où on l'estimait autant pour la noblesse de son caractère que pour l'éclat de ses services et l'étendue de ses connaissances militaires. D'un esprit plus juste que brillant, infatigable au travail, ne sachant pas ce que c'était qu'une distraction, très ferme, très exigeant même, mais bienveillant, bon comme du pain, il obtenait tout ce qu'il voulait, parce qu'il était toujours le premier à payer de sa personne. Il voulut bien se rappeler qu'il m'avait connu, sept ans auparavant, comme maréchal des logis aux spahis, dans la province d'Oran, qu'il m'y avait témoigné de l'affection, et me fit demander par le colonel Daumas si je voulais devenir son officier d'ordonnance. Orléans ville passait alors pour l'un des postes les moins agréables de l'Algérie. Le climat en est extrêmement pénible, surtout l'été, et la ville, de création récente, ne présentait aucune ressource. Ce n'était donc pas à une partie de plaisir que me conviait le bon colonel. Mais sa démarche était trop flatteuse, et auprès d'un tel chef j'avais trop à apprendre pour que je pusse refuser. Je partis donc immédiatement pour Orléansville, et je n'y trouvai pas le colonel, qui était en tournée d'inspection dans le cercle de Ténès, commandé par le chef de bataillon Hugo, celui-là même qui m'avait dégagé, à la tête d'une com-

pagnie de grenadiers, le 19 juin 1845, dans ce combat en Kabylie où fut tué le capitaine Piat, et qui avait pour chef du bureau arabe le capitaine Lapasset, dont je viens de parler.

En partant, et ce trait dépeint l'homme, le colonel de Martimprey avait laissé pour moi, sur ma table de travail, quelques préceptes écrits de sa main. Il ne les avait pas inventés; mais il les observait toujours, ceux-ci entre autres :

« Ne remettez jamais à demain ce que vous pouvez faire aujourd'hui. Considérez que rien n'est fait quand il vous reste encore quelque chose à faire. »

Le colonel de Martimprey a été pour moi une sorte d'oracle, et il m'a mis dans la tête quelques axiomes, quelques règles qui m'ont été des plus utiles dans ma carrière. Une maxime qu'il m'a développée maintes fois dans la suite, et sur laquelle il aimait à revenir presque perpétuellement, était celle-ci : « Quand vous recevez un ordre, employez toute votre intelligence à le bien comprendre et toute votre bonne volonté à en rechercher les moyens d'exécution. Cela seul vous donnera un avantage immense sur tous vos camarades; parce qu'en règle générale, quand on reçoit un ordre, l'esprit est frappé tout d'abord par les difficultés, par les impossibilités qu'il soulève. On dirait que c'est là un défaut du cerveau. »

Je recommande ce précepte, parce que j'en ai profité. C'est une vérité reconnue que, dans l'armée, sévit l'esprit critique et frondeur, qui sert en quelque sorte d'exutoire à la discipline elle-même. Déjà, après la guerre de Sept ans, le vieux maréchal de Broglie s'en plaignait amèrement. En outre, dans l'armée comme ailleurs, la jeunesse est présomptueuse et la science qu'elle acquiert dans les écoles, où l'on ne peut donner des leçons d'expérience, la porte à croire volontiers que les chefs, blanchis sous le harnais, ne représentent

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