UN PHILOSOPHE
plus que des méthodes surannées. Aussi, je redis à mon tour, après mon maître, aux jeunes gens : « Quand vous recevez un ordre, cherchez à le bien comprendre et à découvrir ses facilités d'exécution. »
A Orléansville, je retrouvai avec joie le commandant de Mirandol, à la tête de l'escadron des spahis qui avait pour capitaine le frère de notre ancien commandant : Damiguet de Vernon. Il y avait encore là, le 16e de ligne, colonel Jolivet, deux sections d'artillerie de montagne et des détachements de troupes accessoires. Le génie était dirigé par le commandant Le Bretevillois. Le chef du bureau arabe, figure très originale, était le capitaine Richard, du génie, officier de la Légion d'honneur, distinction assez rare dans son grade. C'était ce qu'on appelle un joli homme, avec de longs cheveux blonds, bouclés, rejetés en arrière, des traits fins, un œil bleu et rêveur, des manières exquises, une parole facile et entraînante, d'une douceur pénétrante. Il avait une très vive et très haute intelligence, mais une imagination qui nuisait parfois à son jugement. Toujours maître de lui dans les discussions, il développait ses idées avec une ténacité rare et, malheureusement, ces idées étaient celles de Saint-Simon, de Fourier et de Considérant. Ces décevantes théories sociales dont il était l'apôtre étaient l'antithèse absolue des convictions du colonel de Martimprey qui, lui, ne voyait de salut que dans la pratique inflexible des devoirs de famille et des vertus patriarcales.
Le capitaine Richard avait été le bras droit du colonel de Saint-Arnaud, pendant l'insurrection du Dahra, dont il a d'ailleurs raconté les phases dans un livre intéressant. La répression de ce mouvement lui avait donné une grande influence sur les chefs arabes des tribus voisines. Il avait eu l'idée d'en profiter, pour appliquer aux Arabes les théories phalanstériennes. Suivant lui, la première chose à faire pour tirer l'Arabe '• 23
de la barbarie et le faire monter jusqu'à notre niveau dans la civilisation, c'était de l'obliger à renoncer à ses habitudes nomades de peuple pasteur, et de le fixer sur le sol, en substituant à la tente mobile la maison bâtie. C'est à peu près comme si on disait que le meilleur moyen de rendre le lion timide et le mouton courageux, c'est de forcer le premier à manger de l'herbe et le second à manger de la viande. Pour ménager les transitions, le capitaine Richard avait fait construire des villages, des phalanstères, sur le modèle du campement arabe, c'est-à-dire une grande place centrale et, tout autour, des constructions n'ayant qu'un rez-de-chaussée, et toutes reliées les unes aux autres, comme des alvéoles de ruche. Avec toute sa grande intelligence, il était enchanté d'avoir découvert la « tente en pierre ». L'emplacement de ces villages était bien choisi, sur le versant d'une colline, près d'une source, sous de très beaux arbres. De loin, cela ressemblait à un décor d'opéra-comique. Mais quand on y mettait le pied, il ne fallait pas deux minutes pour se convaincre que les fameuses tentes en pierre étaient aussi parfaitement inhabitables pour des Arabes que pour des Européens. Fait bizarre, mais qui n'étonnera aucun sociologue sérieux ! La conception du capitaine devint tout d'abord, entre les mains des chefs arabes, un instrument d'exaction et de rapine. Les aghas et les caïds s'étaient bien gardés de soulever la moindre objection. Au contraire, ils avaient prodigué au philosophe des marques d'enthousiasme et ces louanges hyperboliques dans lesquelles ils sont passés maîtres : « Tu es le miroir de la vérité. » « Tu es le soleil de la justice », disaient-ils. « Ta parole est la manne céleste qui nourrit un peuple. » « Tu sais tout; il est inutile de chercher à te tromper. » « Tu veux le bien par-dessus tout. » « Heureux qui t'approche et qui t'écoute; il lit le livre de la Sagesse. » Puis, rentrés chez eux, ils avisaient l'homme le plus