PHALANSTÈRE ARABE
opulent de la tribu et lui tenaient ce langage : « Tu sais? Je viens de chez le Chrétien. Tu as vu la prison qu'il a fait bâtir. Il veut maintenant qu'elle soit habitée, et il m'a donné l'ordre de t'y envoyer, avec ta famille. » Le malheureux se récriait : « Qu'ai-je fait, Seigneur, pour aller en prison? Je n'ai trempé dans aucun des méfaits qui nous ont valu des amendes. Je paye très exactement le zékkat (impôt sur les bestiaux) et l'achour (impôt sur les récoltes). » Alors, les chefs laissaient entendre que leur désobéissance à l'ordre du Chrétien leur ferait courir des risques, qu'il était juste qu'une indemnité convenable... L'homme opulent comprenait, et payait pour ne pas aller dans latente en pierre. Les chefs recommençaient leur manège avec un autre, et, après avoir battu monnaie sur le dos de tous les Arabes aisés, ils descendaient jusqu'aux plus indigents qui, n'ayant rien à donner, étaient bien obligés de s'exécuter et d'aller s'installer dans les douars permanents du capitaine Richard, où ils se considéraient bientôt comme de véritables Latudes, tandis que notre philosophe, satisfait de voir grouiller du monde dans ses bâtisses, se promenait en se frottant les mains et en disant à ses camarades : « Croyez- vous que ces gredins-là sont assez heureux de m'avoir? Regardez comme ils montent sur l'échelle de la civilisation. » Et voilà comment les faiseurs de systèmes n'hésitent jamais à travailler au bonheur de l'humanité en la rendant, pour son bien, aussi malheureuse que les pierres. Le colonel de Martimprey, heureusement, mit le holà aux fantaisies humanitaires de son subordonné, et les tentes en pierre du capitaine Richard retournèrent à leur destinée naturelle, en devenant des ruines, envahies par les herbes folles et habitées par les scorpions.
Une institution moins prétentieuse, mais plus pratique, était en train de périr aussi, quand je vins à Orléansville. Le colonel de Saint-Arnaud, qui savait
combien l'oisiveté des camps est redoutable pour la santé et les mœurs des troupes, avait imaginé de leur offrir une distraction chère aux Français, en installant un théâtre à Orléansville. Il avait fait venir une troupe de comédiens assez passable, à laquelle s'étaient joints les militaires de la garnison doués de dispositions dramatiques. Il avait nommé directeur du théâtre un lieutenant d'infanterie nommé Ameleu, qui avait de l'esprit et des goûts artistiques. Quant à la subvention, les insurgés du Dahra l'avaient fournie. Elle manqua naturellement quand ils furent domptés. Le colonel de Martimprey, ennemi par nature de toute espèce de virement, n'ayant plus de fonds pour payer les artistes, fut obligé de les laisser partir. Et le théâtre, réduit aux seules ressources de la garnison, fut bientôt contraint de fermer ses portes. C'était dommage, car le théâtre d'Orléansville était devenu presque célèbre en Algérie, et il nous eût été bien utile pour relever un peu le moral de nos hommes, en face du terrible fléau qui vint fondre sur eux à ce moment : le choléra.
En octobre 1849, le général du génie Charron, gouverneur de la colonie, fit relèvera Orléansville le 16e de ligne par le 129 de ligne, venant de Marseille et apportant avec lui le germe de l'affreuse maladie qui, pendant l'été précédent, avait ravagé toute la France. Le jour même de l'arrivée du régiment, un homme entra à l'hôpital, présentant des symptômes suspects. Le lendemain, quelques-uns de ses camarades le rejoignirent, et bientôt nous ne pûmes plus nous dissimuler la vérité : nous avions le choléra. Les médecins, à cette époque, ne savaient guère comment prévenir ni comment combattre l'épidémie, qui, au bout de quelques jours, sévit d'une façon cruelle sur toute la garnison. Un détail montrera son intensité et l'importance de la mortalité. Nous étions cinq officiers de spahis, à Orléansville. Trois moururent : le capitaine commandant l'escadron,