UN GRAND CŒUR
M. Damiguet de Vernon; son lieutenant en premier, Curély, le fils du célèbre cavalier du premier Empire, mon ancien camarade aux spahis d'Oran, et un souslieutenant, M. de Dampierre. Le commandant de Mirandol et moi, nous fûmes seuls épargnés. Dans les autres corps de la garnison, la proportion fut peut-être moindre, mais tous payèrent un large tribut à la mort. A force de calme, d'énergie et de dévouement, le colonel de Martimprey réussit pourtant à maintenir le moral de ses troupes. Il se multiplia pour combattre l'épidémie, non seulement dans l'armée et dans la population civile, mais encore chez les tribus voisines, parmi lesquelles elle s'était propagée. Tous les jours, nous nous rendions à l'hôpital pour surveiller et encourager les services sanitaires, pour voir et pour consoler les malades, et tous les jours, je revenais, pénétré d'une admiration croissante, en face de la hauteur de caractère et de la sérénité d'âme de mon chef. Quel grand cœur! Et j'ajouterai : quel grand chrétien! Cette situation atroce se maintint pendant deux longs mois. Le choléra s'était rapidement étendu sur tout le territoire de l'Algérie, et ce fut au moment où il atteignait son maximum qu'éclata l'insurrection des Ziban, terminée par le siège meurtrier de Zaatcha, un des épisodes de guerre qui ont fait le plus d'honneur à l'armée d'Afrique et qui suffirait, à lui seul, à immortaliser le nom deCanrobert. Il fallait s'attendre à ce que la révolution de Février eût son contre-coup en Algérie, à ce qu'elle réveillât, dans l'âme des chefs, l'espoir de la délivrance, à ce qu'ils en profitassent pour essayer de secouer un joug abhorré dont la haine, après dix-huit années de guerre incessante, était assoupie, mais non pas éteinte. Heureusement pour nous, il n'y avait plus, en Algérie, une tête assez forte et assez puissante pour grouper en un seul faisceau les fanatismes, les rancunes et les mécontentements. Abd-el-Kader avait fait sa soumission entre
les mains du duc d'Aumale. Il était notre prisonnier. S'il eût été libre, son génie lui aurait révélé les embarras du vainqueur, obligé de concentrer ses forces pour faire face à de redoutables éventualités, au milieu de l'Europe troublée par ses propres folies; et son prestige en eût fait le chef incontesté, capable de nous ravir peut-être notre conquête. Jamais on n'avait vu surgir autant de Si-Mohammed-ben-Abdallah, car c'était là le nom invariable que se donnaient tous les faux chérifs, se disant envoyés par Dieu pour chasser les chrétiens. Mais ces Si-Mohammed-ben-Abdallah agirent isolément, et nous n'eûmes à combattre que des insurrections partielles, isolées, des efforts incohérents qui ne purent mettre en cause notre domination. De toutes ces révoltes, l'insurrection des Ziban fut la plus grave. Elle est la seule dont on se souvienne encore. Insignifiante au début, elle emprunta son importance à l'impossibilité où nous nous trouvâmes, momentanément, de réunir des forces suffisantes pour l'écraser dans l'œuf, et aux efforts considérables que nous dûmes faire, par la suite, pour ressaisir tout le sud de la province de Constantine.
On appelle Zab au singulier, et Ziban au pluriel, une vaste région sablonneuse qui s'étend au sud des montagnes de l'Aurès, et que ses nombreuses oasis, piquetant la surface jaunâtre du désert qui commence, ont fait comparer à une peau de panthère. Biskra est la principale de ces oasis. Occupée en 1844, sous le commandement du duc d'Aumale, après une lutte meur* trière, elle était devenue le chef-lieu d'un cercle militaire important, dépendant de la subdivision de Batna. Son commandant supérieur, en 1849, était le commandant de Saint-Germain, officier de haute mine et de grandes allures, très estimé de ses chefs, qui avait acquis une réelle influence sur les indigènes, par une administration à la fois honnête, forte et bienveillante,