‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 170 sur 211 · MON ESCADRON · texte numérisé non relu

MON ESCADRON

Le colonel Lauër. — Un mot de Wellington. — Une inspection générale. — Chef de bureau arabe. — Le capitaine Sauvage. — ■ Les comptes des spahis. — Lettres anonymes. — Prévarication. — Mes officiers. — Mes sous-officiers. — Mes soldats. — Un bon nègre. — L'escadron a passé !

Mes fonctions spéciales auprès du colonel de Martimprey prirent fin au milieu de l'été de 1850, au moment où je fus appelé à prendre le commandement du Ier escadron du régiment, à Blidah, où je revins vivre, et dont les délices, succédant à la température infernale d'Orléansville, me semblèrent encore plus exquises. Ce poste, objet de mon ambition, revenait par droit d'ancienneté au capitaine Bréauté, du 3e escadron. La chance voulut que cet officier eût obtenu à Médéah une concession importante, où il s'adonnait avec succès à la culture de la vigne, qui apparaissait déjà vaguement comme une des sources de la future prospérité de notre colonie. Il s'était donc transformé en gentleman farmer, ce qui lui avait attiré une boutade spirituelle du capitaine Piat, lui envoyant un jour un ordre de service, avec cette inscription humoristique : « A Monsieur Bréauté, jardinier à Médéah, faisant fonction d'officier de spahis. » Il fit valoir l'intérêt de la coloni sation, pour être maintenu à Médéah, et sacrifia la pre- 1. 24

mière classe de son grade aux gains importants qu'il retirait déjà de son exploitation. C'est ainsi qu'un peu prématurément, et à mon grand profit, je devins commandant d'un escadron. Je quittais avec beaucoup de regrets l'excellent colonel de Martimprey, qui m'avait si bien accueilli et si bien fait travailler. Mais, en restant près de lui plus longtemps, j'aurais compromis ma carrière; d'ailleurs, j'étais avant tout un officier de troupe, et les fonctions de l'état-major faisaient en quelque sorte violence à ma vocation.

Le général Daumas avait eu pour successeur, au i*r régiment de spahis, le colonel Lauër, le fils du général Lauër, grand prévôt de la Grande Armée et comte du premier Empire. Il venait du 2* de chasseurs d'Afrique. C'était encore un fort bel officier, mais qui eût été bien mieux placé à la tête d'un régiment régulier, où tout se passe réglementairement, qu'à la tête d'un corps de spahis où le recrutement, le service, les rapports avec l'autorité locale, le caractère spécial des troupes, constituent des questions délicates et importantes qui d'ailleurs n'ont pas encore reçu, à l'heure qu'il est, une solution satisfaisante. Son prédécesseur ne s'occupait pas beaucoup de son régiment, qu'il considérait comme un couloir devant le mener aux plus hautes destinées, et comme un cadre trop restreint pour ses facultés supérieures; mais sa connaissance parfaite des affaires arabes et son génie pratique lui faisaient toujours trouver le moyen de résoudre les difficultés, tandis que le colonel Lauër se trouvait dépaysé au milieu de choses nouvelles. D'ailleurs, il montait fort peu achevai et n'était pas porté à rechercher le commandement de la cavalerie, dans une colonne expéditionnaire. Il avait un certain fonds de bienveillance, alliée à un peu de susceptibilité et à une suffisance qui, sans aller jusqu'à la morgue, le portait à se défier de l'influence de son entourage. Aussi, avant mon arrivée, mes chefs lui

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ayant fait de moi un éloge peut-être exagéré, il me reçut avec une froideur extrême, froideur qui s'atténua dans la suite, sans disparaître complètement, en dépit de mon empressement et de mon souci de lui plaire, non seulement dans ses droits de chef, mais dans sa manie de collectionneur de vieilles armes qu'il recherchait, faisait réparer, et disposait en panoplies.

Le changement du colonel n'était pas le seul qui se fût accompli dans les hauts grades du régiment, depuis mon départ. Le lieutenant-colonel Bâville, le grand Bâville, un des officiers de l'armée les plus populaires et les plus aimés, nous avait quittés, pour aller prendre le commandement du 3* de dragons, qu'il ne garda malheureusement pas longtemps; car il mourut bientôt d'une maladie de foie et succomba dans la force de l'âge, dans la plénitude de ses facultés, au moment où il était si heureux de se trouver à la tête d'un beau régiment, qu'il avait déjà transformé, en lui inculquant son ardeur et sa manière large de comprendre le service. Il avait eu pour successeur le lieutenant-colonel Delmas de Lapérouse, qui semblait destiné à une carrière illimitée, lorsqu'une cruelle maladie le terrassa, jeune encore, dans le grade de général de brigade de la Garde, à Paris. C'était un vieil Africain, venu en Algérie en 1833, à sa sortie de l'École, et n'en ayant pas bougé depuis, bien que ses aptitudes le portassent davantage vers les corps réguliers.

Le bon major de Goussencourt avait eu pour successeur, au régiment, le major de Juniac, qui sortait du 4e de chasseurs de France, où il avait été capitaine instructeur. Enfin nous avions encore un nouveau chef d'escadrons : le commandant Fénis de Lacombe, lui aussi ancien capitaine instructeur au 4e de chasseurs d'Afrique, à Mostaganem, où, sans sortir du dépôt de son régiment, sans avoir fait un seul jour d'expédition, il avait pu émailier ses états de service de nombreuses campagnes.

Dans les régiments, on donne volontiers des surnoms. On l'avait nommé « le maître d'armes » , à cause de son goût pour l'escrime, qu'il pratiquait en professeur. Il avait installé chez lui une salle d'armes, et, pour être de ses amis, il ne fallait pas en bouger. Avec ses moustaches grises tombantes, et sa tête dans les épaules, il affectait les allures d'un vieux militaire, insupportable, pontifiant, régentant tout le monde, se mêlant de toute chose, et s'attirant toutes sortes de déboires. Le général Pélissier, entre autres, qui commandait à Mostaganem, lui avait un jour lavé la tête en public, parce qu'il s'était permis de gloser sur des visites que le général faisait de loin en loin à la femme d'un officier. En sa qualité d'ancien capitaine instructeur, il joignait à ses prétentions en escrime d'autres prétentions très grandes et très peu justifiées en équitation. D'abord, il avait la spécialité de rendre rétifs tous les chevaux qu'il s'imaginait dresser. Quand il était en selle, il affectait plutôt la pose d'un écuyer de manège, qui recherche les allures raccourcies et cadencées, que celles d'un officier de cavalerie, à qui on demande de l'élan et de la fougue.

Me permettra-t-on, à ce propos, de protester contre un préjugé trop répandu? On admet volontiers que la principale qualité d'un officier de cavalerie consiste à savoir monter parfaitement à cheval, et on est porté à sacrifier à cette qualité toutes les autres. Sans doute, il faut qu'un officier de cavalerie monte bien à cheval, car, autrement, comment pourrait -il instruire ses hommes, les entraîner, leur servir, en toute occasion, de guide et d'exemple? Mais l'équitation est un moyen ; ce n'est pas le but. Lorsque la cavalerie française était la première du monde, parce que, comme dit Marmont, « elle chargeait toujours à fond », l'instruction équestre du cavalier se réduisait à fort peu de chose. Les recrues apprenaient à monter à cheval sur les routes, en allant

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