UN MOT DE WELLINGTON
rejoindre leur régiment aux armées. Les leçons étaient des étapes, et cependant le cavalier français méritait ce singulier compliment, que l'on prête au duc de Wellington : « Quand je vois ce misérable à côté de sa rosse, j'ai pour lui le plus souverain mépris. Quand je vois ce misérable monté sur sa rosse, je suis inquiet et regarde avec la plus grande attention ce qu'il va faire. Mais quand je vois ce misérable charger sur sa rosse, j'ai pour lui la plus grande admiration. »
Le général de Brack, qui a laissé un nom fameux dans la cavalerie, n'était pas lui-même, si j'en crois les récits de ses contemporains, un cavalier remarquable. Dans un livre resté classique, malgré tous les changements apportés depuis sa publication dans la tactique de l'arme, il décrit de main de maître les qualités que l'on doit surtout rechercher dans un chef de cavalerie.
Outre, bien entendu, le talent de conserver, le plus longtemps possible et dans le meilleur état possible, hommes et chevaux, en maintenant ses effectifs au chiffre le plus élevé, ces qualités principales sont : le sang-froid dans le danger, le coup d'ceil assuré et la rapidité de décision, qui permettent de discerner le moment fugitif où l'action de la cavalerie peut fournir son maximum. Alors, il faut avoir assez d'énergie pour la prodiguer sans compter, après avoir su la ménager jalousement, malgré les sollicitations les plus pressantes, tant que les circonstances ne rendent pas son intervention utile. On a une tendance, dans toutes les crises imprévues du combat, à réclamer l'action instantanée de la cavalerie. On lui demande de se sacrifier, et ses chefs ne doivent consentir à ce sacrifice que lorsqu'il est indipensable ; ils doivent se souvenir que son action, qui est la charge à outrance, n'a de chance de succès que lorsqu'elle a été vigoureusement et habilement préparée.
J'arrivai à Blidah, juste à temps pour me disposer à
l'inspection générale. A cette époque où les corps de troupes n'étaient pas endivisionnés, et ne se trouvaient pas sous l'autorité permanente des mêmes généraux, l'inspection générale était la grande solennité annuelle, d'où pouvait dépendre la carrière d'un officier. Le général inspecteur n'avait pas le temps d'étudier à fond le personnel, et le plus souvent, il le jugeait sur une première impression, bonne ou mauvaise. Notre inspecteur général, cette année, était le baron l'Étang, dont j'avais déjà subi l'examen, en 1846. Je le connaissais assez pour savoir que, moins que tout autre, il se défendait contre la première impression. Je savais, en outre, qu'il s'appliquait à sortir des sentiers battus, à surprendre son monde, et qu'on ne pouvait pas prévoir le détail sur lequel porterait principalement son attention. Enfin, l'inspection devait commencer par mon escadron, qui était seul à Blidah. Je ne devais donc pas être apprécié comparativement, mais absolument et du premier coup d'œil. Depuis que j'étais entré en fonction, je m'étais occupé de mon escadron, j'ose le dire, nuit et jour. Mais je n'étais pas tranquille et j'arrivai, avec un véritable tremblement intérieur, devant le général l'Étang, dont l'abord était d'ailleurs des plus intimidants.
J'eus le bonheur inespéré de conquérir du premier coup son attention et sa bienveillance. Il passa rapidement en revue l'escadron, et parut satisfait du maintien des hommes et de l'état des chevaux. Puis, me faisant placer en face de lui, il me commanda de lui nommer de mémoire tous les sous-officiers, au fur et à mesure qu'ils défilaient entre nous. Ce n'était pas difficile et je m'en tirai fort bien : « Pourriez-vous faire la même chose pour les brigadiers? me dit-il. — Parfaitement, mon général, je les connais tous comme les sous-officiers. » Et la seconde épreuve réussit aussi bien que la première. Je prenais goût à la chose et je lui dis : « Si