UNE INSPECTION GÉNÉRALE
vous voulez, mon général, je peux également vous appeler tous les cavaliers? — Comment! me dit-il, vous savez de mémoire les noms de tous vos cavaliers indigènes? — Sans doute, répondis-je. — Ah! je serais curieux de voir ça. » Et l'escadron de redéfiler entre nous; moi, nommant au passage tous ces braves gens qui portaient des noms infiniment plus compliqués que ceux de Durand, Dupont ou Lambert; lui, les arrêtant de temps en temps, pour voir sur leur livret si je ne me trompais pas. Quand ce fut fini, le général demanda au colonel depuis combien de temps je commandais l'escadron. Et quand le colonel lui répondit : « Pas tout à fait six semaines », il me félicita, trouva, à partir de ce moment, tout parfait, et poussa la gentillesse jusqu'à me dire, après l'inspection, qu'il regrettait que mon peu d'ancienneté ne lui permît pas de me proposer pour le grade supérieur, mais qu'il me noterait de façon à me le faire obtenir dans le plus bref délai possible. Ce petit succès était d'autant plus important pour moi que j'allais être l'objet d'une mesure spéciale. Je ne l'avais pas sollicitée, mais elle devait me mettre dans une position fausse vis-à-vis de mon colonel, en me soustrayant à son autorité, tout en me maintenant nominalement sous ses ordres.
Un jour, le commandant Ducrot, qui dirigeait les affaires arabes de la province d'Alger, vint chez moi, pour me proposer les fonctions de chef du bureau arabe de la subdivision de Blidah. Je le remerciai avec effusion d'une marque d'estime et de confiance qui me touchait et me flattait, mais je déclinai sa proposition. « J'ai quitté récemment, lui dis-je, l'emploi que j'occupais près du colonel de Martimprey, pour ne pas renoncer au commandement d'un escadron. Je ne peux pas accepter une mission qui m'éloignerait du service des troupes, objet de mes préférences et dont doit dépendre ma carrière. — Il ne s'agit pas de cela, me ré-
pondit le commandant Ducrot. Il n'est pas question de vous faire quitter votre commandement. Vous cumulerez les deux emplois. C'est une idée du général Blangini. Tout votre escadron passera, avec vous, au service du bureau arabe, et nous verrons s'il ne serait pas à la fois judicieux et économique d'employer les spahis à l'administration et à la surveillance du territoire arabe. Vous serez donc, à la fois, commandant d'escadron et chef du bureau arabe. Essayez, je suis sûr que ça réussira. »
Dans de pareilles conditions, je n'avais plus qu'à m'incliner. C'est ce que je fis, tout en prévoyant que j'allais m'attirer des ennuis de la part de l'état-major du régiment. Les ennuis survinrent bientôt; mais le général Blangini, qui avait imaginé cette nouvelle combinaison, m'appuya de telle façon que j'en triomphai facilement. Je remplaçai, au bureau arabe, un jeune capitaine d'artillerie sortant de l'École polytechnique : Peltingeas, employé dans ce service depuis plusieurs années, et ayant déjà servi d'adjoint à Bourbaki. Peltingeas appartenait à une école qui devait disparaître devant les progrès de la colonisation. Il ne croyait pas à cette colonisation . Trompé par les commencements difficiles de la colonie et par la tenue déplorable des premiers émigrants, qui n'étaient pas des modèles de probité et de vertu, il estimait qu'il était injuste de dépouiller le peuple arabe de biens dont il jouissait depuis un temps immémorial, pour en doter des déclassés faméliques, incapables de les faire fructifier. Et dans tous les litiges, il concluait invariablement en faveur des Arabes. Sans doute , nombre de colons avaient pour tout revenu les indemnités qu'ils extorquaient aux Arabes dont les troupeaux passaient sur leurs champs, laissés en friche, et qu'ils s'étaient bien gardés de borner, car ils ne voulaient pas perdre les bénéfices du délit qu'ils provoquaient ainsi. Mais il