CHEF DE BUREAU ARABE
fallait envisager la question par un autre côté, et aller jusqu'au bout dans la voie où Ton venait de s'engager en créant des colonies agricoles. Dans certaines parties du territoire, l'élément européen était devenu assez nombreux pour justifier l'introduction de l'administration civile. Le rôle des bureaux arabes n'était pas de faire, par de petits moyens, une opposition sournoise aux mesures adoptées par le gouvernement. Leur rôle était de préparer, au contraire, sans secousse et sans crise, le passage du régime militaire au régime civil. La magnifique plaine de la Mitidja, qui relevait du bureau arabe de Blidah, était manifestement destinée à voir bientôt cette transformation. L'Européen y fourmillait. L'indigène s'y raréfiait ou s'y modifiait. Les Hadjoutes, les Beni-Khélil, qui l'avaient mise tant de fois à feu et à sang, étaient devenus, au moins en apparence, doux comme des moutons.
X'est dans ces conditions-là que je pris le service, en modifiant un peu le système de Peltingeas, c'està-dire en essayant de tenir la balance égale entre l'Arabe et le colon, protégeant les droits du premier contre l'avidité âpre et aveugle du second, mais tendant aussi l'oreille aux revendications de l'autorité civile. Tout terminer à l'amiable, amener les gens qui venaient chez moi en grognant comme des dogues prêts à s'élancer l'un sur l'autre, les amener à s'en aller bras dessus, bras dessous : tel était mon système à moi ; car il fallait bien que j'eusse aussi un système, puisque tout le monde en avait un. Il y avait, à l'extrémité ouest de la Mitidja, une colonie agricole très prospère : Marengo, dirigée par cet homme de bien, de science et de dévouement, par ce croisé mâtiné de bénédictin qui s'appelait le capitaine Malglaive. Naturellement, les habitants de Marengo avaient continuellement maille à partir avec les tribus limitrophes. Je m'arrangeai avec Malglaive, et, à nous deux, nous arri-
vions presque à être la monnaie de Salomon. Il n'y a jamais eu un seul différend dont nous ne soyons sortis à la satisfaction réciproque des deux parties. Aussi, au bout de quelque temps, le général Blangini me donnait, en note d'inspection, cette mention un peu singulière : a Très conciliant en territoire civil. » C'était flatteur pour un militaire; mais rien n'est plus facile au fond, quand on représente la guerre, que de faire régner la paix; rien n'est plus facile que de raccommoder les gens, quand on a un sabre au côté.
Ce capitaine Malglaive était réellement un homme fort remarquable. Près de chez lui, il y avait un lac considérable formé par la réunion de deux rivières : l'Oued-Djer et la Chiffa, dont les eaux, arrêtées par les collines du Sahel de Koléah, avaient un déversoir insuffisant par la petite rivière de Massafran. Ce lac Alloula montait pendant les pluies d'hiver et descendait pendant les chaleurs d'été, qui transformaient alors ses bords en marais pestilentiels , quartier général des fièvres paludéennes. On réclamait depuis fort longtemps son dessèchement, et l'autorité reculait devant les dépenses indiquées par les devis des ingénieurs. Malglaive en vint à bout avec ses seules ressources et fit, à lui tout seul, ce que le gouvernement n'osait pas entreprendre. Il donna à la contrée, non seulement de vastes et fertiles terrains, mais ce qui vaut mieux encore : la santé.
Et maintenant, je veux prier mon lecteur de succéder au général l'Etang, dans l'inspection générale de mon escadron. Je vais donc me placer en face de lui, pour faire défiler entre nous deux la famille militaire dont j'étais si fier, tous ces braves gens dont j'essayais consciencieusement d'être le père, et qui me procuraient des jouissances infinies, lorsque j'entendais, derrière moi, résonner le pas cadencé de leurs chevaux.
Voici d'abord mon capitaine en second. Je l'avais