LE CAPITAINE SAUVAGE
reçu peu de jours après mon entrée en fonction, et il avait près de cinq ans de grade de plus que moi. C'était là une situation bizarre, pleine d'inconvénients pour nous deux ; car, entre deux officiers du même grade dont le plus ancien est placé sous les ordres directs du plus jeune, les froissements sont inévitables. J'avais connu le capitaine Sauvage, sous-lieutenant au 2e de chasseurs d'Afrique, à Mostaganem, avant même de m'engager aux spahis. Mon père l'avait fait décorer pour l'affaire de Mazagran, et le 11 novembre 1840, sous les murs d'Oran, Sauvage avait reçu une blessure dont il portait au front la profonde et glorieuse balafre. Il avait passé en France, dans un régiment de dragons, était devenu rapidement capitaine, et, à la révolution de Février, il exerçait les fonctions d'adjudant-major, réservées aux officiers de choix. Mais ambitieux, peu scrupuleux sur les moyens de parvenir, il s'était imaginé que la politique allait le pousser rapidement. Il s'était mis à faire de la propagande radicale dans son régiment et à lire à ses dragons les feuilles révolutionnaires. Aussi, quand il fallut, dans l'armée, rétablir la discipline un instant ébranlée, on le choisit pour faire un exemple, et on le mit en retrait d'emploi. Au bout de dix-huit mois pourtant, on jugea l'expiation suffisante et sa demande de réintégration à l'activité fut admise par le ministère de la guerre. Une seule place était vacante : celle de capitaine en second à mon escadron. Sauvage dut l'accepter. Quand il me vit nommer chef du bureau arabe, il espéra que je lui céderais le commandement de l'escadron ; mais je ne l'entendais pas de cette oreille-là et, pour rien au monde, je n'aurais abandonné ma troupe. Le malheureux séchait d'envie, d'autant plus qu'aucune perspective d'expédition ne lui permettait d'espérer sortir d'une position fausse et réparer les dommages causés à sa carrière par ses imprudences politiques. Tôt ou tard une expli-
38o MES SOUVENIRS.
cation vive à ce sujet devait survenir entre nous. Elle se produisit, un soir, à la pension, en présence de nos camarades.
De but en blanc, il me dit brusquement que j'occupais une situation sans exemple dans l'armée, que je ne pouvais pas cumuler deux fonctions distinctes, et que quand un officier de mon grade était détaché pour un service spécial, il était de règle qu'il renonçât à la première classe, pour reprendre rang parmi les capitaines en second. J'aurais pu l'envoyer promener. Je préférai, sans me fâcher, lui adresser un petit discours fort net dont je me souviens encore : « Je ne suis pas la cause, lui dis-je, de vos déboires, et je ne suis pas chargé de les réparer. Je n'ai certes pas demandé à vous avoir comme capitaine en second dans mon escadron, et j'ai mis tous mes soins à ce que la situation, gênante pour moi, ne fût pas trop désagréable pour vous. Aujourd'hui, vous voulez changer les rôles et me prendre mon escadron? Eh bien, rappelez- vous ceci : Vous ne l'aurez pas. Si je suis à la fois capitaine-commandant et chef de bureau arabe, cela ne vous regarde pas. Cela vous regarde d'autant moins que je ne vous demande jamais rien en dehors de votre service réglementaire. Maintenant, faites tout ce que vous voudrez, réclamez si bon vous semble. En supposant que vos plaintes soient entendues, vous n'aurez pas pour cela gain de cause. Tout ce que vous pourrez obtenir, c'est que je sois mis en demeure d'opter entre le bureau arabe et l'escadron. Dans ce cas, j'opterai mille fois pour l'escadron. Ainsi, vous voilà bien prévenu, n'est-ce
pas? »
Mon Sauvage, devant cette sortie, renonça à l'idée de me mettre à la porte, et chercha une autre combinaison pour abandonner ses fonctions de capitaine en second, carelles lui étaient devenues tout à fait insupportables, en raison même de son ancienneté qui le plaçait à la tête