LES COMPTES DES SPAHIS
de tous les capitaines du régiment. Cette combinaison, il la trouva pour son malheur.
Notre capitaine-trésorier Lefort, mort général de division en 1878, venait dépasser comme major au 5e de hussards. Faute de candidats dans le régiment, sa place avait été donnée à un lieutenant du 2° de chasseurs d'Afrique, M. Toulier, celui-là même qui, en 1844, avait eu à Oran, avec Chambry, un duel fameux.
Sans aptitudes particulières pour la comptabilité, il n'avait accepté que pour avoir le grade de capitaine, auquel on n'arrivait, même en Afrique, qu'assez tardivement, à moins de circonstances exceptionnelles, et il n'aspirait qu'à rentrer dans le service actif. Aussi accepta-t-il avec empressement de permuter avec Sauvage.
Déjà très compliquée, la comptabilité chez les spahis allait le devenir bien davantage encore, quand on inaugura le système des Smalas dont je parlerai bientôt, et qui entraîna le payement en argent des rations de fourrage.
Sauvage n'était pas un comptable émérite, mais il trouva dans son bureau un maréchal des logis, nommé Môle, qui avait la bosse de la comptabilité, et qui, entré comme soldat secrétaire chez le capitaine Lefort, devait arriver rapidement au grade de lieutenant adjoint au trésorier. Et le nouveau capitaine-trésorier n'eut pour ainsi dire qu'à signer les pièces, les yeux fermés. On me pardonnera d'anticiper sur les événements, pour en finir tout de suite avec la lamentable histoire de Sauvage.
Les comptes du Ier de spahis passaient pour des modèles, et Sauvage passa lui-même bientôt pour un trésorier excellent, à ce point qu'en 1854, son ancienneté aidant, il fut nommé chef d'escadrons au 2e de chasseurs d'Afrique, à Oran. Au lieu de rejoindre son poste, on le vit avec étonnement exercer encore, pen-
dant six mois, à Médéah, les fonctions de capitaine-trésorier, sous prétexte de passer son service à son successeur, le capitaine Allix, que nous connaissons déjà et que nous avons vu, maréchal des logis chef, employer Fleury, arrivant aux spahis, à rayer du papier blanc. Allix lui-même céda bientôt la trésorerie à Môle, nommé capitaine, et, changeant de bureau, alla remplacer à l'habillement le meilleur et le plus honnête des hommes, le capitaine Barbier, promu à l'ancienneté chef d'escadrons, au 6e de cuirassiers.
Sauvage, à Oran, semblait n'avoir qu'une idée: revenir aux spahis, et la place de major étant devenue vacante chez nous, il la sollicita et l'obtint. On n'avait jamais vu un officier supérieur, encore jeune, plein de force et de santé, abandonner, pour des fonctions sédentaires, le service actif dans un régiment en campagne. On attribua cette fantaisie à des motifs d'ordre privé, et on n'y pensa plus.
A cette époque, le colonel Lauër, promu général, avait cédé le régiment au colonel de Lauriston, un très brave homme, un chef très paternel, mais qui, nouveau venu en Afrique, se trouvait comme dans un four, au milieu de ce monde particulier qu'on appelle un régiment de spahis. Les bureaux de la rue Saint-Dominique s'entêtaient alors à confondre un régiment de cuirassiers avec un régiment de spahis, et à envoyer indifféremment dans l'un ou dans l'autre, au hasard du classement, les officiers, sans tenir compte ni de leurs aptitudes ni de leur passé. On ne saura jamais ce que cette manie a coûté, aussi bien aux officiers qu'au pays.
Donc, les choses en étaient là : Sauvage, major, Môle, capitaine-trésorier, Allix, capitaine d'habillement, lorsque le maréchal Vaillant, ministre de la guerre, transmit au maréchal Randon, gouverneur général de l'Algérie, une lettre anonyme qu'il venait de recevoir et qui le prévenait que le plus grand