‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 176 sur 211 · LETTRES ANONYMES · texte numérisé non relu

LETTRES ANONYMES

désordre régnait dans la comptabilité du Ier de spahis.

Sans attacher à cette dénonciation une importance exagérée, le ministre invitait le gouverneur général à faire examiner, inopinément et minutieusement, les livres et la caisse du régiment.

Deux sous-intendants, MM. Friant et Geoffroy, furent chargés de cette vérification, et non seulement ils ne découvrirent rien, mais ils rédigèrent un rapport tout à fait élogieux pour l'administration du régiment, disant que sa comptabilité pourrait servir de modèle à toute l'armée.

A quelque temps de là, nouvelle lettre anonyme au ministre de la guerre, affirmant qu'un déficit considérable devait se trouver dans la caisse et que si les deux intendants n'avaient rien découvert, c'était parce qu'ils avaient mal cherché. Le maréchal Vaillant envoya cette seconde dénonciation au maréchal Randon, qui délégua l'intendant de son corps d'armée, M. Donop. Celui-ci arriva à l'improviste dans les bureaux du major, à Médéah, vérifia les livres, ligne par ligne, fit compter devant lui, sou par sou, l'argent de la caisse, trouva les livres exacts et les fonds intacts. En rendant compte au ministre de cette seconde inspection, le gouverneur général ajouta qu'il était infiniment regrettable de voir, sur la foi de dénonciations anonymes, suspecter l'honneur et la probité d'officiers irréprochables. L'affaire semblait enterrée, lorsque le hasard fit découvrir le pot aux roses.

Un jour, le commandant du 2e bataillon des zéphyrs, rentrant à Alger après un congé passé en France, vint faire au maréchal Randon la visite d'usage. Le maréchal ne perdait aucune occasion de causer avec les chefs de corps, pour tirer d'eux des renseignements sur tout ce qui pouvait intéresser leurs troupes. Il interrogea donc ce commandant, qui partait le lendemain pour rejoindre son bataillon à Cherchell, et lui demanda s'il

ne voyait pas quelque amélioration à introduire dans le service. Le commandant lui répondit que tout lui semblait parfaitement réglé, sauf un seul point : le versement au trésor des vivres remboursables. « Comment ça? dit le maréchal. — Voici, répondit le commandant : mon bataillon est constamment employé aux travaux des routes, et éparpillé par compagnie ou demi-compagnie. Mes hommes, très souvent éloignés des marchés, des centres de population, ne trouvent pas à acheter les vivres dits de l'ordinaire. L'administration, alors, leur fournit ces vivres contre remboursement. Les capitaines les payent, au moyen de bons dont le trésorier retient le montant, au moment où il fait le prêt. Le capitaine-trésorier garde ces retenues dans sa caisse, sans les faire figurer sur ses écritures, jusqu'à ce que le Trésor les lui réclame, c'est-à-dire un an ou quinze mois. Il y a donc dans les caisses des régiments des sommes parfois considérables, dont le conseil d'administration serait responsable si un accident survenait. Il faudrait supprimer cette responsabilité, ou tout au moins l'alléger. — Comment ? — D'une façon bien simple. En nous autorisant à verser, tous les mois, le montant des vivres remboursables au Trésor, quitte à régler définitivement avec l'administration, après l'apurement de ses comptes. De cette façon, nous ne serions pas obligés de traîner avec nous, dans nos déplacements perpétuels, des fonds qui ne sont pas toujours en sûreté. »

Le maréchal fit appeler son intendant, pour lui demander s'il y avait quelque règle d'administration contraire aux vœux du commandant des zéphyrs. Il n'y en avait pas, et bientôt tous les corps furent invités à verser au Trésor les fonds qu'ils détenaient, à titre de vivres remboursables. Tous s'exécutèrent immédiatement, à l'exception du Ier régiment de spahis. Les fonds provenant des fourrages fournis à la troupe et rembour-

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ses par elle avaient disparu. C'était là le déficit signalé par deux fois au ministre de la guerre, et il n'était pas mince : cent huit mille francs. Les malversations avaient commencé au temps où Sauvage était capitaine-trésorier, avaient continué sous ses successeurs, et c'était pour soutenir cette situation irrégulière que Sauvage avait tant tenu à revenir au régiment, comme major.

Ce fut un scandale énorme, sans précédent. Sauvage, Môle et Allix furent déférés au conseil de guerre. Les deux derniers disparurent. On retrouva le corps d' Allix sur la route de Médéah à Aumale. Il s'était fait sauter la cervelle, pour échapper au déshonneur. Une perquisition, faite à son domicile, amena la découverte d'une quantité considérable de billets de la loterie de Hambourg. Môle resta introuvable. On m'a assuré, mais je n'affirme rien, qu'il avait fini par se placer comme caissier à l'isthme de Suez. La compagnie ne pouvait pas trouver de comptable plus expérimenté, sinon plus honnête. Quant au pauvre Sauvage, si mal inspiré d'avoir quitté mon escadron, parce qu'il ne pouvait pas me le prendre, il fut arrêté et condamné par le conseil de guerre à cinq ans de prison. Ce fut un de ses anciens camarades, le lieutenant-colonel de Gondrecourt, qui occupa le siège du ministère public et requit contre lui. Il était destiné à me mettre toujours dans une position gênante, car, dans les commencements de sa détention, il m'accablait de lettres, dans lesquelles il affectait de me traiter en camarade, pour me conjurer de lui faire obtenir sa grâce, par l'entremise du général Fleury. J'eus toutes les peines du monde à lui faire comprendre que cette démarche me répugnait. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. Il doit être mort.

Maintenant que j'ai présenté mon premier capitaine en second, héros d'une cause célèbre, voici son successeur : le capitaine Toulier, déjà nommé. Charmant 1. 25

officier, d'un commerce agréable et toujours prêt à me seconder avec une bonne volonté parfaite, mais un peu dépaysé dans les troupes indigènes, et quand mon escadron quitta, comme je le raconterai plus tard, la délicieuse garnison de Blidah pour le triste séjour de Boghar, Toulier, dégoûté, permuta pour passer au 6e de lanciers. Je l'ai retrouvé, bien des années après, à Versailles, toujours très aimable garçon. Il y est toujours, chef d'escadron de cavalerie en retraite.

Mon lieutenant du cadre français était M. de Romans, appartenant à une excellente famille d'Angers, jeune homme de bonnes manières et de physique élégant, mais sans la moindre vocation militaire. Il s'était fait soldat, faute de savoir ou de pouvoir faire autre chose. Après avoir mangé, en menant la vie à grandes guides, les trois ou quatre cent mille francs que lui avait laissés son père, il avait dû, à vingt-quatre ans, s'engager au 40 de chasseurs d'Afrique, qui était alors le refuge des fils de famille à la côte. Fleury, qui avait beaucoup de goût pour cette classe de la société, peutêtre à cause de ses souvenirs personnels, l'avait recommandé chaudement à Yusuf, qui l'avait pris aux spahis comme maréchal des logis, et l'avait fait promptement arriver à l'épaulette. Une fois sous-lieutenant, de Romans avait trouvé le moyen de se faire attacher à l'état-major particulier du général de Saint-Arnaud, qui l'avait emmené et gardé quelque temps auprès de lui, à Constantine. Homme du monde, avec plus de bagout que d'esprit, connaissant tout Paris, la mémoire farcie d'anecdotes et de détails sur toutes les personnes en vue, il était, au fond de l'Algérie surtout, une ressource précieuse. Il n'avait plus le sou; mais il dépensait de l'argent comme s'il eût eu encore sa fortune, montait à cheval comme quelqu'un qui a beaucoup chassé à courre, adorait le luxe. C'était vraiment un

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