MES OFFICIERS
officier d'ordonnance fort commode, à condition qu'on ne lui demandât aucun travail.
Quand on forma le régiment des guides, son protecteur, Fleury, qui avait carte blanche pour la composition du corps d'officiers, le prit comme capitaine. Mais la vie régimentaire, même avec la tolérance de Fleury, avait encore des exigences dures pour les habitudes d'indépendance de ce garçon, qui demanda sa mise en disponibilité, lorsque l'Empereur constitua sa maison, et devint écuyer de l'Empereur, en restant sous les ordres de Fleury, nommé premier écuyer. Lancé à corps perdu dans un monde de luxe et de plaisir dont il voulut suivre le train, il compromit sa position et fut obligé de la quitter. On refusa de le rappeler à l'activité et, pendant la guerre de Crimée, il fut, ainsi que bien d'autres épaves de la vie parisienne, réduit à prendre du service dans les troupes irrégulières de la Turquie. A la paix, la protection infatigable de Fleury le fit replacer comme capitaine de hussards, à Sétif. Dans un congé qu'il passa en France, il mourut subitement, un soir, en rentrant chez lui. Il n'avait pas quarante ans, mais les excès l'avaient usé jusqu'à la corde.
Mes deux sous-lieutenants français étaient assez insignifiants. L'un, M. Morel, caractère fruste, âpre, susceptible, demandait à être traité avec beaucoup plus de ménagement qu'il n'en montrait pour ses subordonnés. Je le tenais perpétuellement en bride, pour l'empêcher de se livrer, au moins en paroles, à des violences contre les indigènes, dont on fait tout ce qu'on veut avec un peu de douceur et de fermeté. Je l'avais vu arriver au régiment, en 1842, maréchal des logis-fourrier, venant du 2* de hussards. Je devais le voir disparaître de l'armée, en 1873, comme major du 3e de dragons. Du reste, je le gardai peu de temps à l'escadron, où il fut remplacé par M. de Galbois, fils
du général de division. Le jeune de Galbois était un très brave soldat. C'était même sa principale qualité. Malheureusement il paya prématurément de sa vie des excès de toute nature, auxquels on ne pouvait pas l'empêcher de se livrer. J'avais eu mon autre souslieutenant, M. Monin, comme maréchal des logis chef au 3e escadron, quand j'en avais pris le commandement, à la mort du capitaine Piat. Sa spécialité était la comptabilité. Marié à une jolie femme, fille d'un capitaine en retraite, il aspirait à un emploi sédentaire qu'il obtint dans les remontes de l'Algérie. Pas sot du tout! Monin était notre ténor attitré. Il avait un répertoire inépuisable de chansonnettes.
Le cadre des officiers indigènes, un lieutenant et deux sous-lieutenants, était composé de braves gens vieillis sous nos drapeaux. Ils venaient tous les trois des anciens gendarmes maures et s'étaient toujours bien battus. L'un d'eux, M. Ben-Zégri, affirmait qu'il descendait des anciens Maures de Grenade, mais n'apportait aucun parchemin à l'appui de cette prétention. Il n'y avait rien à leur demander, en dehors du service journalier qu'ils accomplissaient par routine. Gens des villes, déshabitués de la vie arabe, ils prirent tous les trois leur retraite, quand l'escadron quitta Blidah.
Mes sous-officiers français et indigènes étaient tout ce que je pouvais désirer. Parmi les premiers, plusieurs ont fait une belle carrière. Pendant mon commandement, j'ai eu deux maréchaux des logis chefs; tous les deux ont été retraités comme capitaines. Un de mes maréchaux des logis s'est retiré récemment du service, général de brigade et commandeur de la Légion d'honneur. Un autre est mort lieutenant-colonel dans la gendarmerie coloniale. Trois autres ont obtenu la croix d'honneur comme sous-officiers, ce qui était fort rare en ce temps-là.
J'avais pour brigadier-fourrier un garçon que j'aimais
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beaucoup et qui s'appelait Bonnardel. Il avait la tête près du bonnet, mais le cœur près de la main, et en le prenant par les sentiments j'en faisais tout ce que je voulais. Sans être querelleur, il était assez batailleur. Il me fit un jour une réponse épique. Il avait été malmené par un sous-officier et voulait à toute force se battre avec lui. J'eus vent de la chose et, naturellement, je mis le holà, en expliquant à Bonnardel qu'il risquait le conseil de guerre, attendu qu'il n'était pas encore sous-officier, et que pour un brigadier-fourrier, un maréchal des logis était un supérieur hiérarchique. Quelques jours plus tard, il se prenait de bec avec un brigadier et voulait aller encore sur le pré. Je m'y opposai, en lui disant que le brigadier-fourrier était le premier brigadier de l'escadron, qu'il commandait aux autres et qu'il devait être considéré comme leur supérieur. Alors Bonnardel de s'écrier avec un désespoir comique : « Mais, mon capitaine, vous ne voulez pas que je me batte avec les sous-officiers. Vous ne voulez pas que je me batte avec les brigadiers. Avec qui, alors, voulez-vous que je me batte? » Je me mordis la moustache pour ne pas rire, et je parvins avec peine à lui faire comprendre que je ne voyais pas une nécessité absolue à ce qu'il se battît avec les uns ou avec les autres. Bonnardel fit son chemin, et plus tard je le retrouvai capitaine de gendarmerie, dans les environs de Paris.
Mes sous-officiers indigènes, si on tenait compte des défauts inhérents à leur race et à leur situation sociale, pouvaient passer pour d'excellents serviteurs, de bons et intelligents soldats. Plus d'une fois, je les employai dans les affaires arabes, et ils ne me donnèrent que de la satisfaction. J'ai déjà parlé de l'un d'eux, nommé Tahar-ben-Ahmeda, qui, lors de notre expédition dans le Sahara, avait été promu à la dignité d'exécuteur des hautes œuvres, et, pour ne pas mâcher les mots, de bourreau du général Yusuf . Je le fis nommer caïd d'une
tribu de montagnards des environs de Blidah : les Beni- Messaoud, qui passaient à juste titre pour des gens indépendants. Étranger au pays, et, par conséquent, aux misérables intrigues qui travaillaient la tribu , il y ramena bientôt l'ordre et l'obéissance. Il y réussit tellement qu'il passa, toujours en qualité de caïd, au commandement d'une tribu beaucoup plus importante et encore plus remuante : les Beni-Menad, habitant, entre Blidah et Milianah, un pays âpre. Quand je quittai l'Afrique, Tahar-ben-Ahmeda, le soldat de fortune qui n'avait jadis pour tout bien que sa maigre solde de sous-officier, était devenu un gros personnage possédant de bonnes terres au soleil et des troupeaux. C'est que les Arabes se mettent très rapidement au niveau des situations imprévues, et savent en user et même en abuser. Mais il est admis dans le pays qu'un chef indigène peut tirer de son poste des bénéfices sérieux, voire exagérés. Cela ne le déconsidère pas aux yeux de ses administrés, au contraire, cela lui donne un parti qui vit de ses largesses.
Il me reste enfin à présenter les hommes de troupe de ce cher escadron qui faisait mon orgueil et ma préoccupation de tous les instants. Son recrutement était plus difficile et moins homogène que celui des autres escadrons du régiment. Il tenait garnison à Blidah depuis sa formation, c'est-à-dire depuis 1842. Son premier fond avait été l'excellent personnel des gendarmes maures. Mais peu à peu, il avait épuisé les ressources du pays en hommes disponibles. Sa majeure partie était composée de citadins, auxquels étaient venus se joindre des cavaliers des tribus voisines, mais en petit nombre; car les Arabes, reculant devant le colon qu'ils avaient perdu l'espoir de chasser, allaient plutôt, quand ils voulaient prendre du service, s'engager dans les escadrons de Médéah et de Milianah, plus éloignés que le mien du territoire civil. On devait donc, pour maintenir