UN PROCES CRIMINEL
notre domination et à créer notre administration en pays arabe.
La paix de la Tafna donna lieu à une intrigue qui aboutit, assez longtemps, après à un procès retentissant.
Ce traité, ainsi que je l'ai déjà dit, restreignait notre occupation à quelques villes du littoral ayant une importance maritime. Mostaganem n'en avait aucune, et le général de Brossard conçut la singulière idée d'en fomenter la rétrocession à l'Emir. Le général de Brossard était avant tout un homme de plaisir, et il était perpétuellement travaillé par des besoins d'argent. Il s'imagina qu'Abd-el-Kader payerait, à beaux deniers comptants, la conquête pacifique de Mostaganem et que lui, de Brossard, ne ferait en somme qu'imiter le prince de Talleyrand, qui réalisa une si grosse fortune par ses complaisances envers les puissances étrangères. Déjà hanté par ce projet criminel, quand il vint inspecter Mostaganem, il fit tous ses efforts pour persuader à mon' père, son ancien compagnon d'armes, de demander son changement, lui faisant valoir le peu d'avenir que présentait ce poste, l'insécurité de sa possession, lui donnant à entendre que tôt ou tard on l'abandonnerait. Il n'était bruit d'ailleurs, dans la ville, que d'une évacuation prochaine, et, chose curieuse ! les indigènes en profitaient pour offrir à très bas prix la cession de leurs propriétés, et notamment des riches jardins de la banlieue. Leurs calculs étaient fort simples et ils jouaient pour ainsi dire sur le velours. En effet, si par hasard notre séjour devenait définitif, ils étaient résolus à quitter le pays occupé par nous; et si, au contraire, comme c'était probable, nous partions, ils comptaient bien rentrer, sans bourse délier, en possession des biens qu'ils nous auraient vendus. Mon père eut de ce chef de nombreux assauts à repousser. S'il y avait cédé, il aurait fait une fortune considérable, car ce qu'on lui
offrait, alors, pour quelques billets de mille francs valut, peu de temps après, plusieurs millions.
Sa correction fut d'ailleurs mise à l'épreuve d'une autre manière. La guerre civile régnait en Espagne, et tout ce pays souffrait de la disette. L'Afrique, au contraire, regorgeait de céréales que des négociants avisés commençaient à acheter à bas prix aux Arabes, pour les revendre fort cher à Malaga et à Valence. Ainsi commença la prospérité d'Arzew. Or, mon père avait sous la main l'oukil, le mandataire d'Abd-el-Kader, c'est-à-dire l'intermédiaire en quelque sorte obligé de toute transaction, et de véritables compagnies commerciales auraient voulu intéresser le commandant de la place de Mostaganem à leurs opérations. Mon père repoussa toutes ces propositions, estimant que, lorsqu'on porte une épée, on ne doit la compromettre dans aucune affaire. Lui et moi, nous sommes restés en Afrique pendant près de vingt-six ans. Nous n'y avons jamais possédé ni un pied de vigne ni une masure, et, en dehors de notre solde, nous n'y avons jamais touché un sou. Le général de Brossard avait d'ailleurs excité la méfiance de mon père par ses ouvertures et ses marques d'intérêt, et lorsque, rentré à Oran, il le pria de faire porter à l'Émir, à Mascara, deux lettres écrites en arabe et cachetées, sous prétexte que Mostaganem était plus près de Mascara qu'Oran, mon père les retourna au général, en lui faisant observer que le commandant de la province avait des occasions et des moyens plus fréquents de communiquer avec l'Émir que le commandant de place de Mostaganem.
Le pot aux roses fut découvert par le général Bugeaud, qui, de déductions en déductions, finit par saisir la manœuvre exécutée par le général de Brossard, de connivence avec le Juif Ben Durand. Ce fut un esclandre épouvantable, que le général Bugeaud lui-même aurait voulu étouffer, mais dont l'opinion publique