PREMIÈRE MISSION
s'empara et qui aboutit à un procès retentissant devant le conseil de guerre de Perpignan. Dans sa déposition, le général Bugeaud se compromit bénévolement luimême, en dévoilant un article secret du traité de la Tafna par lequel l'Émir lui concédait trente mille boudjous, pour les chemins vicinaux du village d'Excideuil.
Tout cela, il faut l'avouer, rappelait un peu les mœurs des conquêtes de l'Empire, et ne faisait pas encore présager celles des bureaux arabes qui, pris dans leur ensemble, furent irréprochables au point de vue de la probité.
En cette année 1837, mon père me ménagea l'orgueil et la joie d'entrer à dix-sept ans , et pour une part infime, dans les événements d'Afrique. Il s'agissait simplement de porter un pli cacheté et quelques menus cadeaux à Abd-el-Kader, campé près de Mascara. Il y avait dix-huit lieues de pays arabe à traverser; c'était presque aventureux. Monté sur mon bon petit cheval gris, et escorté d'un cavalier indigène porteur d'un sauf-conduit signé par l'oukil d'Abd-el-Kader, je fis le voyage, en deux étapes à l'aller, en une seule au retour. Le premier soir, nous reçûmes l'hospitalité sous les tentes des Beni-Chougran, qui nous offrirent leur meilleur couscous. Hélas ! les pauvres gens, je devais bientôt les razzier de fond en comble. A Mascara, je descendis chez le consul de France, le capitaine Daumas, dont le personnel fort réduit se composait d'un médecin aide-major, M. Warnier, qui se lança plus tard dans la politique et fut, si j'ai bonne mémoire, député à l'Assemblée nationale de 187 1, et d'un jeune interprète israélite, M. Amerane. Le capitaine Daumas ne vivait pas sur des roses à Mascara. Il osait à peine sortir de chez lui, de peur d'avoir à subir quelque algarade dont il aurait eu toutes les peines du monde à tirer vengeance, malgré la courtoisie extérieure des chefs
arabes. Je me souviens qu'un soir, pour satisfaire ma curiosité, il me mena prendre une tasse de café dans un établissement maure, et je fus bousculé, jusqu'à être jeté à terre, par un soldat régulier de l'Emir. Je ne dis rien, mais j'ai pris largement ma revanche, dans la suite, sur les camarades de ce brutal.
Je n'eus pas la bonne fortune d'être reçu par l'Emir, car, pour d'excellentes raisons, le capitaine Daumas tenait à être le seul Français communiquant avec lui. Néanmoins, à mon retour à Mostaganem, Abd-el-Kader m'envoyait, comme cadeau et en souvenir de ma mission, un très beau cheval que je cédai, dix-huit mois plus tard, à un lieutenant de spahis, M. Lepic, et qui eut l'honneur de porter S. A. R. Mgr le duc d'Orléans, à sa seconde campagne d'Afrique, car le lieutenant le lui vendit fort cher.
Les quelques mois qui séparèrent mon voyage à Mascara de mon entrée au service, s'écoulèrent très tranquillement. Je me perfectionnais dans l'étude de la langue arabe, avec laquelle je fus bientôt assez familiarisé pour pouvoir servir d'interprète à mon père. Et, en même temps que j'essayais de surprendre les secrets de leur langue, je m'efforçais de m'initier, auprès des Arabes à leur science de l'équitation et je suivais assidûment les chasses à courre que Kaddour-ben-Morfi organisait chaque semaine, dans les plaines broussailleuses des environs. Ces plaines fourmillaient de gibier. On chassait avec des lévriers sloughis. Les Arabes ne se servaient que de leurs longs fusils à pierre qu'ils chargeaient à balle. Ils ne chassaient d'ailleurs que pour leur plaisir, puisqu'ils ne pouvaient pas manger de gibier. Ils faisaient cadeau du produit de leur chasse à mon père, qui s'en servait pour améliorer l'ordinaire de la troupe. Le gibier préféré était le sanglier, et les Arabes déployaient à sa poursuite et à son trépas une adresse vraiment merveilleuse.