‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 188 sur 211 · DIFFICULTÉS DU RECRUTEMENT · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS DU RECRUTEMENT

imposait aux recrues supposait des ressources personnelles, puisque chaque engagé (levait arriver, monté sur un cheval de guerre lui appartenant, et muni d'un équipement convenable. On fut bientôt obligé d'éluder, par différents moyens, cette condition, qui paraissait essentielle au début, et de renoncer à cet idéal, car le recrutement passait par des phases inattendues , incompatibles avec une organisation régulière. Dans les périodes où notre domination était incontestée, il était bon et facile, pour devenir insuffisant et difficile quand le pays était troublé, ou simplement menacé par une insurrection. Alors, personne ne venait plus demander à servir sous le burnous rouge des spahis. Même pendant les années paisibles, il était entravé par l'antagonisme, tantôt latent, tantôt aigu, des spahis et des bureaux arabes.

Jamais les bureaux arabes n'ont favorisé le recrutement des spahis, et cela pour une raison fort simple. Leurs chefs étaient intéressés à garder pour eux les beaux et bons cavaliers qu'ils pouvaient se procurer. Ils les versaient dans la cavalerie irrégulière, connue sous le nom de goums, qu'ils commandaient eux-mêmes pendant les expéditions, et qui était chargée du service des éclaireurs, ou encore ils les gardaient pour le service même du bureau arabe. Ces cavaliers, qu'on appelait des Mekaznis (Cavaliers du Maghzen), préféraient eux-mêmes le burnous bleu, qui était leur uniforme, au burnous rouge, qui était le nôtre. D'abord, ils n'étaient pas soumis à la discipline militaire et aux punitions qu'elle comporte. Et puis, si leur solde était plus mince que celle de nos hommes, ils se dédommageaient par de nombreux bénéfices. Une lettre, une seule lettre, portée à un caïd, leur rapporte dix francs. Cela s'appelle : Hak-el-Braouat, et comme c'est la tribu qui paye, on ne se prive pas de leur confier ces petites missions.

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Puis, les chefs indigènes, les aghas, les caïds, les cheiks voient d'un très mauvais œil un de leurs administrés passer au service du chrétien. C'est un contribuable qu'ils perdent, par conséquent, un tort pécuniaire qu'ils supportent. En outre, comme ils n'ont jamais la conscience bien tranquille, ils redoutent toujours qu'une indiscrétion intéressée vienne révéler un de leurs méfaits à l'autorité. Ils font donc tous leurs efforts pour garder tout leur monde auprès d'eux. Il en résulte qu'en fait de spahis se rapportant au type primitif rêvé, on ne reçoit guère au régiment que des cavaliers animés de rancunes contre les caïds de leur tribu, des sortes d'exilés volontaires qui continuent à notre service les hostilités contre leurs chefs. Le spahi se plaint avec passion de son caïd. « Le caïd, dit-il, persécute ma famille, parce que j'ai pris du service chez les Français. » De son côté, le caïd représente le spahi comme un mauvais sujet, un homme dangereux, qui est parti sans avoir acquitté ses contributions. Le bureau arabe se fait l'interprète des réclamations du caïd. De là, des difficultés sans nombre, des contestations interminables, d'autant plus difficiles à régler que généralement les torts sont réciproques.

Enfin, les cavaliers des grandes tentes, les jeunes gens bien posés dans leurs tribus, répugnent à venir s'engager comme simples soldats dans un régiment. A quoi peuvent-ils espérer d'arriver ? A devenir un jour officiers, sans pouvoir jamais dépasser le grade de lieutenant ?

C'est insuffisant pour compenser les déboires de la vie militaire. Ils trouvent insupportable d'être confondus dans le rang avec des hommes dont la position sociale est inférieure à la leur, et parfois d'être soumis à l'autorité de chefs indigènes qui, dans la vie civile, eussent été leurs bergers ou leurs palefreniers; sans compter que parfois les officiers français, peu initiés

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