UN SANGLIER
Par-ci par-là, ils rencontraient quelques-unes de ces hyènes pour lesquelles ils ont un souverain mépris et qu'ils tuaient, sans accidents aucuns. Les sangliers étaient autrement redoutables, et je me souviens encore des émouvantes péripéties d'une chasse qui eut lieu vers la fin de 1838, et à laquelle assistait le colonel Yusuf, amenant à Mostaganem deux escadrons de ses spahis. Le colonel était un chasseur forcené. Ses chasses au lion , à la panthère et au sanglier, étaient célèbres. Elles avaient été illustrées par le pinceau d'Horace Vernet. Voici comment il procédait pour le sanglier. Quand la bête était levée, on la forçait jusqu'à ce qu'elle se décidât à faire tête. Alors, le colonel mettait pied à terre et, armé d'une carabine anglaise, avec baïonnette à ressort, attaquait l'animal de pied ferme et le recevait sur sa baïonnette, quand il fonçait sur lui.
Ce jour-là, nous chassions dans les marais de la Macta, qui servaient de bauge à une infinité de sangliers, lorsque le colonel, à la tête de ses deux escadrons, nous rencontra. Il se joignit immédiatement à nous. Un vieux solitaire débucha et, bientôt fatigué de courir, se mit en défense dans un fourré. La baïonnette d'Yusuf s'embarrassa dans les branches et, en un clin d'œil, le sanglier fut sur lui. D'un coup de boutoir, il lui ouvrit d'abord les deux cuisses ; puis, revenant à la charge, se mit à lui labourer la poitrine, embarrassant heureusement ses défenses dans les vêtements flottants d'Yusuf, vêtu à la mode arabe, comme toujours. La bête et l'homme formaient une masse compacte sur laquelle personne n'osait tirer. Un interprète du Roi, M. Alix Desgranges, qui accompagnait le colonel pour son agrément, n'hésita pas, lui. Il tira, manqua le sanglier, et sa balle, pénétrant dans la cuisse par la partie postérieure, sortit à la partie antérieure, par le trou qu'avait déjà fait le boutoir. Ce coup de maladresse sauva pourtant Yusuf, en détournant l'attention du
sanglier, qui lâcha l'homme et fut immédiatement foudroyé.
Puis, les deux escadrons rétrogradèrent vers Oran, en emmenant le colonel sur une civière. Mais cet enragé ne voulait pas quitter la chasse, et continuait à la diriger du haut de sa civière. Un mois après, il était sur pied, guéri de sa blessure, mais non pas de sa passion.