RESPONSABILITÉ
dans les cadres sociaux de l'Arabe des jeunes gens de sa race, imbibés de notre esprit et attachés à nos drapeaux ?
Plus tard, quand le maréchal Randon vint gouverner l'Algérie, il vit tout de suite que la pierre d'achoppement pour le bon recrutement des spahis était l'obligation universelle de débuter comme soldat, et, ne pouvant violer la loi, il la tourna. Il obtint quelques engagements de jeunes Arabes riches, les attacha aux affaires arabes et les fit parvenir rapidement au grade d'officier, sans passer par le régiment. Mais ce n'était là qu'une mesure provisoire, et pour qu'elle produisît des effets appréciables, il aurait fallu l'entretenir et la réglementer. Au terme de leur engagement, ces jeunes gens prirent d'autres directions.
Ce n'était pas encore tout que d'avoir un cadre d'officiers indigènes ; ces officiers, il fallait les conserver, et peur les conserver, il fallait leur donner de l'avenir, en ouvrant devant eux l'accès des grades supérieurs. C'est un phénomène aussi curieux que facile à observer qu'en général, nos officiers indigènes ne représentent pas une valeur militaire correspondante à celle qu'ils avaient comme soldats et sous-officiers. Ils ont été des soldats hors ligne, sans quoi ils ne seraient pas passés sous-officiers. Ils ont été des sous-officiers excellents, sans quoi ils ne seraient pas passés officiers. Ils ont accompli avec intelligence et vigueur des missions difficiles, délicates, qu'on oserait à peine confier à des sous-officiers français; mais, dès qu'ils ont l'épaulette, ce n'est plus cela du tout. Plus de zèle, plus d'initiative, plus d'entrain. On dirait qu'ils ne songent plus qu'à jouir d'un repos bien gagné. Il y a des exceptions. Ainsi, en 1847, M. Ahmed-ben-Bokouïa montra autant d'intelligence que de courage en barrant à Abd-el- Kader le chemin de la retraite et en le capturant. Mais ces exceptions sont rares, et, si j'osais me servir d'une
4i4 MES SOUVENIRS.
expression pittoresque et familière, je dirais que, pour l'indigène, l'épaulette, c'est l'éteignoir.
Je suis persuadé que ce phénomène ne tient pas à un arrêt de croissance cérébrale qu'on pourrait combattre, d'ailleurs, par une instruction analogue à celle de Saint-Cyr, mais mise à la portée des Arabes. En science militaire, comme dans les autres branches du savoir humain, l'Arabe, quand il veut, n'est inférieur à personne. J'ai parlé de médecins indigènes. J'aurais pu parler de vétérinaires indigènes ayant passé par l'école d'Alfort et par celle de Saumur. Il n'y a pas très longtemps que le 3e de spahis, à Oran, avait pour colonel un des chefs de la tribu des Douairs. M. Mohammedben-Daoud, c'est son nom, avait été élève à Saint-Cyr et avait fait une partie de sa carrière dans les régiments français. Pendant la guerre franco-allemande, il servait à l'armée de Metz comme capitaine au 2e de chasseurs d'Afrique, et il n'avait rien à envier à ses camarades. Non, je suis persuadé que l'indigène ne s'arrête que parce qu'il trouve devant lui la porte fermée. Il sait qu'en principe il ne doit pas dépasser le grade de lieutenant, et, en outre, il n'a jamais aucune part de responsabilité dans l'administration ou dans le commandement de la troupe. Il est perpétuellement sous la tutelle, pour ne pas dire sous l'autorité d'un officier français du même grade que lui, et très souvent beaucoup plus jeune et beaucoup moins expérimenté que lui. Lui apprendre à supporter les responsabilités, lui donner les mêmes droits qu'aux Français, puisqu'il doit accomplir les mêmes devoirs, ce serait à la fois un acte de justice et un moyen de relèvement.
En somme, on demande aux indigènes les mêmes choses qu'aux Français. Donc, les troupes indigènes et les troupes françaises doivent être sur un pied d'égalité parfaite et de fusion intime. Donc, pour les indigènes comme pour les Français, l'armée doit offrir un avenir