‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 191 sur 211 · ASSIMILATION · texte numérisé non relu

ASSIMILATION

illimité. Donc nous devons faire tomber les barrières injurieuses qui ferment aux Arabes l'accès des grades supérieurs. Il faut renoncer à la contrefaçon anglaise. Il faut adopter le système de la Russie. Quand les populations du Caucase voient, à Saint-Pétersbourg, les fils de Schamyl colonels russes, aides de camp de l'Empereur, elles comprennent qu'elles sont entrées définitivement dans la grande famille moscovite, après l'avoir vaillamment combattue. De même, si nous avions ouvert à ce peuple arabe, guerrier par nature, notre hiérarchie militaire tout entière, il est plus que probable que nous serions très avancés sur le chemin de l'assimilation.

Le questionnaire que m'avait remis mon colonel demandait une réponse à cette question : Faut-il conserver pour les spahis l'organisation régimentaire, ou bien une autre formation serait-elle préférable ? Je conclus contre l'organisation régimentaire, qui me semblait une superfétation.

Un régiment, dans la main de son colonel, est un être complet et compact qui doit fonctionner et se mouvoii sous une impulsion unique. L'instruction des officiers et des hommes, la discipline, le service, l'administration, tout aboutit à un chef responsable de l'ensemble des détails. Séparés momentanément de la portion centrale du régiment, les escadrons obéissent encore aux instructions et aux ordres du colonel, et reviennent périodiquement se remettre au moule, sous sa main, pour apprendre ces manœuvres d'ensemble indispensables à la cavalerie. Enfin, tout le personnel évoluant, vivant, sous les yeux de son chef, doit être minutieusement étudié, apprécié et noté par lui, afin que la justice y règne et que chacun reçoive l'avancement ou les récompenses qu'il mérite.

Les spahis ne réalisaient pas, et ne pouvaient pas réaliser, cet idéal régimentaire, puisqu'ils étaient ré-

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pandus, par escadrons détachés, sur tout le territoire algérien et qu'ils comptaient même un escadron au Sénégal. Dans de pareilles conditions, le colonel, malgré toute son activité, ne pouvait guère visiter ses détachements qu'une fois ou deux par an, et souvent même, il ne les voyait qu'en accompagnant l'inspecteur général, dans sa tournée annuelle. En réalité, donc, l'escadron relevait, non de son colonel, mais du commandant local, qui le tenait sous ses ordres, qui en connaissait le personnel et qui seul était à même d'apprécier les mérites de chacun, les services qu'on pouvait demander à chacun.

Et puis, quel état-major inutile! Quel hypertrophie de cadres dont on pouvait faire l'économie ! Un colonel, un lieutenant-colonel, trois chefs d'escadrons, un major, trois adjudants-majors, un capitaine d'étatmajor, tout le bureau du capitaine-trésorier, tout le bureau du capitaine d'habillement, des médecins, des vétérinaires. Ne valait-il pas mieux utiliser tout ce personnel oisif, en lui donnant des fonctions dans les bureaux arabes , dans les commandements territoriaux , et en économisant du même coup les officiers détachés des autres corps de troupes, où leur présence est bien plus nécessaire. En temps d'expédition, on reconstituerait instantanément l'état-major du régiment, et ces officiers, commandant des corps de cavalerie réguliers ou irréguliers, rendraient d'autant plus de services qu'ils auraient été mêlés à la vie arabe, qu'ils en connaîtraient les intérêts, les intrigues et les passions. Enfin, que dire de ce peloton hors rang, de ces maîtres ouvriers qui ne confectionnaient rien, qui se bornaient à tirer du commerce et de l'industrie les objets nécessaires à la troupe et qui n'étaient même pas utiles aux officiers, habitués à se pourvoir ailleurs, et à meilleur compte ?

Je préconisais donc la formation des spahis en esca-

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drons habituellement indépendants les uns des autres, et réunis, en temps de guerre seulement, sous les ordres d'un état-major occupé, en temps de paix, à des fonctions territoriales.

J'étais ainsi amené à me demander si les emplacements fixés aux escadrons actuels étaient bien choisis, si les spahis y jouaient un rôle utile, à me demander, par exemple, à quoi servait un escadron de spahis, à Blidah, sinon à y justifier la présence d'un état-major régimentaire qui semblait se complaire dans cette ravissante garnison. Et finalement, voici ce que je proposais : pousser tous les escadrons à la frontière, les établir, à l'ouest, le long de la frontière du Maroc, à l'est, le long de la frontière de la Tunisie, et dans le sud, aux postes les plus avancés; imiter l'Autriche, dans l'organisation de ses troupes de frontières, de ses confins militaires, et constituer, sur toutes les limites de nos possessions, de véritables smalas. Nous avions assez de terres domaniales pour accomplir cette opération, sans grands frais.

Dans ces smalas, les spahis vivraient sous la tente, avec leur famille. Cette existence était conforme à leurs mœurs, à leurs habitudes. Par l'exemption de certains impôts, par la culture de lots de terre temporairement concédés, et même par l'élevage, ils y trouveraient assez d'avantages pour attirer dans leurs rangs bien des cavaliers avides d'y participer. Mais, la situation même de ces smalas, en bordure de notre civilisation, devait les exposer, je le prévoyais, à des agressions. Aussi, je proposais de les appuyer sur quelque chose de stable : une enceinte carrée, construitesur un terrain choisi, facile à défendre, et entourée: d'un mur crénelé flanqué aux quatre coins d'une sorte de bastion. Cette enceinte contiendrait un pavillon pour le cadre français, des dépendances pour les différents services, magasins, salles de discipline, etc.; plus, 1. 27

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un simple abri pour les chevaux , dans le cas où on jugerait convenable de les soustraire à la vie en plein air. Elle devait être assez vaste pour recevoir, en cas de danger pressant, les spahis et leurs familles. Là, ils pourraient braver une insurrection que, la plupart du temps, ils auraient pu prévoir; car, établis au milieu d'un pays pour le garder et le surveiller, ils noueraient fatalement, dans le train- train habituel de la vie, des relations et posséderaient des intelligences avec les populations et les tribus voisines.

Le commandant de la smala aurait donc, presque toujours, le temps de prévenir, à l'arrière, les autorités supérieures, dont il attendrait le secours, en parfaite sécurité.

Mais ce n'était pas là le seul avantage que je trouvais à mes smalas. Je ne voulais pas seulement en faire, pour la colonie, des tentacules qui lui permettraient de sentir, j'en voulais aussi faire des pieds qui lui permettraient d'avancer. Je me figurais que, derrière la smala, la colonisation marcherait et viendrait la rejoindre. Alors, les spahis plieraient leurs tentes et iraient établir une nouvelle smala à quelques lieues en avant de l'ancienne, dont les bâtiments deviendraient le noyau d'un village.

J'avais soutenu toutes ces théories avec une profusion d'arguments et une grande abondance de détails, et j'avais laissé courir ma plume, comme je laissais courir mon cheval, car je pensais que mon travail ne verrait jamais le jour. J'étais convaincu que le colonel Lauër n'avait demandé ce rapport à ses capitaines que pour puiser, au milieu des idées de chacun d'eux, les éléments d'un rapport d'ensemble, destiné à l'inspecteur général. Il n'en fut pas ainsi. Le colonel réunit nos rapports et, sans se donner la peine de les annoter, sans même s'imposer, probablement, la corvée de les lire, il les envoya tels quels au général Yusuf. Celui-ci distingua, paraît-il, mon rapport et le transmit au mi-

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