LE GÉNÉRAL DE MAC MAHON
division, je retrouvai mon inconnu de la diligence causant, sur un pied d'égalité et d'intimité, avec le général Camou. J'eus un mouvement de surprise. Le général le remarqua et me dit : « Comment ! vous ne connaissez donc pas le général de Mac Mahon? Il est venu voir son vieux camarade des chasseurs à pied, avant d'aller prendre le commandement de la province de Constantine, auquel il vient d'être nommé. » J'avouai qu'avant le voyage que nous venions de faire ensemble dans la même diligence, je n'avais pas eu la bonne fortune de rencontrer le général de Mac Mahon. J'ajoutai que les bulletins de l'armée d'Afrique m'avaient d'ailleurs raconté toutes les étapes de sa glorieuse carrière, et je m'excusai auprès de lui de n'avoir pas répondu, peutêtre, avec tout le respect que je lui devais, aux quelques questions qu'il m'avait fait l'honneur de m'adresser. « C'est un peu de votre faute, mon général, ajoutai-je. Vous avez l'air trop jeune. Je me demandais si vous étiez chef de bataillon ou capitaine, et sans votre rosette, je vous eusse irrévérencieusement classé parmi mes collègues. » Mac Mahon se mit à rire. De ce jour date la bienveillance qu'il m'a toujours témoignée, qu'il m'a conservée jusqu'à sa mort. Les preuves d'affectueuse estime qu'il m'a données sont l'honneur de ma carrière, et je n'en perdrai le souvenir attendri qu'en perdant la vie.
Il allait en effet remplacer à Constantine le général de Saint-Arnaud, avec qui Fleury venait de s'aboucher... Depuis longtemps déjà, Saint-Arnaud méditait d'ouvrir des communications entre Sétif et Bougie, par une expédition à travers la Kabylie. On lui accorda l'autorisation, on lui fournit les moyens d'exécuter cette marche, qui fut courte, mais laborieuse et disputée.
En arrivant à Bougie, il trouva sa troisième étoile et vint aussitôt à Paris prendre le commandement d'une division qui lui servit d'échelon pour arriver au minis-
tère de la guerre. Cette marche de Saint-Arnaud à travers la Kabylie était plutôt dictée par des intérêts politiques que par des nécessités militaires. L'été amena bientôt, dans l'est de la province d'Alger et dans le sud de la colonie, des complications qui nous mirent à cheval.
Depuis plusieurs années déjà, on employait vis-à-vis de la Kabylie un système qui consistait à pénétrer peu à peu dans le pays, en construisant ou en relevant, aux débouchés de ses montagnes, des redoutes qui permettaient de tenir en bride ou, au moins, de surveiller étroitement ses populations remuantes et belliqueuses. Beauprêtre, par de hardis et heureux coups de main à Dra-el-Mizam, avait montré tout le parti qu'on pouvait tirer du système. On l'avait continué, d'abord en occupant Bordj-el-Menaïel, puis en élevant, sur les dernières pentes septentrionales du Djurdjura, le fort de Tizi-Ouzou.
A la fin de l'été, le chef du bureau arabe d'Alger, le capitaine du génie Pechot, était venu s'établir à Tizi- Ouzou, dont les environs étaient le théâtre d'une agitation inquiétante. C'était un officier très brave et très intelligent, qui devait être tué vingt ans plus tard, comme général de brigade, au pont de Neuilly, dès les premiers jours de la Commune. Mais il n'avait, pour le soutenir, que des forces insuffisantes, les cavaliers arabes, les goums, appuyés par une division, détachée de mon escadron. Aussi les mesures de répression qu'il fut contraint de prendre, loin de rétablir l'ordre et de calmer le pays, y allumèrent un véritable incendie, encore attisé par un aventurier, un nouveau prophète qui s'intitulait Moul-Saâ, comme tous ses congénères. Les choses empirèrent de telle sorte que le général Cuny, commandant le territoire d'Alger, dont dépendait cette partie de la Kabylie, dut composer une colonne légère avec quelques bataillons d'infanterie, une bat-