‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 197 sur 211 · MON PETIT BRIGADIER · texte numérisé non relu

MON PETIT BRIGADIER

qu'aucune hésitation n'était permise, que le seul moyen de sauver la vie du blessé était de lui couper la jambe, sur l'heure. Je n'ai pas besoin de dire que tout le monde a de la répugnance à se laisser amputer. Les Arabes portent cette répugnance au suprême degré, et devant la déclaration formelle du chirurgien, mon spahi me fit appeler, et me dit avec une confiance et un langage d'enfant .• « Le thébib français veut me couper la jambe. Il dit qu'il ne peut pas me guérir sans cela; moi, je ne veux pas. Nous avons des thébibs arabes qui ne coupent ni bras ni jambes et qui guérissent des blessures aussi mauvaises que la mienne. Je t'en supplie, mon capitaine, ne permets pas qu'on me coupe la jambe. » J'avais dans la science, l'habileté et le dévouement du docteur Lachronique une confiance illimitée et justifiée, d'ailleurs, et j'étais convaincu qu'il ne pouvait pas se tromper. Je me mis à raisonner mon petit brigadier pour qu'il se soumît au couteau. Et comme, à cette époque-là, on commençait à se servir du chloroforme pour les grandes opérations, je l'assurai qu'on l'endormirait, qu'il ne souffrirait pas : « Tu verras! tu ne sentiras rien », lui disais-je. Mais lui ne voulait rien entendre : « Ce qui est écrit est écrit, répétait-il; si je dois mourir, rien ne pourra me sauver. Je ne veux pas me laisser couper la jambe. » Que faire? Je pensai qu'il était de mon devoir de respecter sa volonté, et j'allai trouver le général en personne, pour lui soumettre le cas. Le docteur Lachronique fut mandé, lui aussi, au quartier général. Il se montra inébranlable, déclarant que c'était une question d'humanité, qu'il y allait de la vie pour le blessé, et qu'il ne fallait pas tenir compte de ses résistances.

— Je suis convaincu que vous avez raison, dis-je au docteur; mais c'est pour moi une règle indiscutable que, quelle que soit la gravité du cas, on ne peut pas faire une pareille opération sans l'assenti-

ment du patient, dût son obstination lui coûter la vie.

— Eh bien, puisqu'il en est ainsi, me répondit le docteur, faites immédiatement enlever votre homme de l'ambulance. Je n'accepte pas la responsabilité de ce qui va sûrement arriver.

Messaoud ne demandait que cela. A côté de Tizi- Ouzou se trouvait un village kabyle. Avec la permission du général, je l'y fis transporter. Je l'installai dans une maison, et un thébib arabe vint lui donner ses soins. Je le considérais comme perdu. Songez donc, une espèce de charlatan arabe entreprenant une cure devant laquelle avait reculé un de nos médecins militaires les meilleurs, les plus instruits et les plus dévoués ! Tant que nous restâmes autour du fort, tous les matins j'allai voir mon petit brigadier. Il était dévoré par une fièvre intense. Mais, malgré tout, il avait confiance. Et quand j'arrivais, on eût dit que, dans ses yeux, la reconnaissance abattait la fièvre. Quand nous nous portâmes en avant, je le quittai, convaincu que j'apprendrais bientôt sa mort. Aussi, quand, l'expédition terminée, je ramenai mon escadron à Blidah, quelle ne fut pas ma surprise, et j'oserai ajouter, quelle ne fut pas ma joie, d'apercevoir, en tête de ceux qui venaient audevant de nous, Messaoud-ben-Saïd! Il marchait avec des béquilles, et il devait rester boiteux toute sa vie; mais il avait gardé sa jambe, et sa guérison n'était plus qu'une affaire de temps. J'obtins pour lui les galons de maréchal des logis, plus tard la décoration, et enfin quand, dans la suite, je fus appelé à un commandement dans le Sud, je lui assurai une position qui fut pour lui une retraite lucrative.

Cependant, sans perdre de temps, le général Pélissier s'était mis en route avec les troupes disponibles d'Alger et de Blidah, attirant à lui celles de la subdivision d'Aumale. Voici quel était son plan de campagne : suivre en personne la vallée de l'Oued-Menaïel, pour

Page 1