UN DÉLUGE
aborder le territoire des Matkas par le versant méridional du Djurdjura, tandis que le général Cuny se porterait sur le même territoire, par les pentes septentrionales. Ainsi, l'ennemi se trouvait abordé par les deux côtés accessibles, à la fois. Le point de jonction des deux colonnes devait être le Khamis des Matkas, c'est-à-dire l'endroit où, chaque jeudi, la tribu tient son marché.
Ce mouvement combiné devait avoir lieu le Ier novembre, et les ordres les plus précis avaient été donnés pour qu'il s'exécutât à la date indiquée. Il échoua, et ce fut, je crois, très heureux pour nous. La pluie durait depuis plusieurs jours. Dans la nuit qui précéda le Ier novembre, elle avait redoublé d'intensité. Le terrain était détrempé. La marche était non seulement pénible, mais à peu près impraticable, sur les pentes boueuses. Le général Cuny considéra ces circonstances exceptionnelles comme un cas de force majeure justifiant un retard dans l'exécution des ordres, et il fit rester sa colonne à Tizi-Ouzou. La cavalerie avait reçu l'ordre de quitter son bivouac avant le jour, et nous étions déjà en marche par une pluie battante, quand j'aperçus, dans le brouillard, deux cavaliers arabes. Ils nous apportaient l'ordre de rentrer. Quand je dis rentrer, c'est par euphémisme, car nous campions en plein air. Nous eûmes toutes les peines du monde à faire prendre une allumette sous les manteaux, pour lire le papier qui nous rappelait. Evidemment, le général Cuny venait de commettre une faute militaire fort grave. Il en fut vivement et légitimement blâmé par le gouverneur général intérimaire, qui lui prescrivit catégoriquement d'exécuter, le lendemain 2 novembre, le mouvement ordonné pour le Ier. En fait, cette faute, cette erreur furent plus utiles que nuisibles à l'ensemble de l'opération. Ce n'est d'ailleurs pas là une raison pour les excuser, car à la guerre, sur cent cas, il en est un à peine où une
désobéissance est profitable. Dans les quatre-vingtdix-neuf autres, elle est funeste. Mais en indiquant comme objectif commun, aux deux colonnes, le Khamis des Matkas, le général Pélissier avait peut-être oublié lui-même une règle de stratégie qui défend d'assigner comme lieu de rassemblement, à deux corps manœuvrant séparément, un point occupé en force par l'ennemi. Et si le mouvement combiné avait été exécuté tel qu'il avait été préparé, nous aurions très bien pu constater à nos dépens la justesse de cette règle.
Les Kabyles avaient en effet négligé la marche du général Pélissier, qui s'accomplissait sur un terrain meilleur que le nôtre. Ils avaient accumulé tous leurs moyens de défense contre la colonne du général Cuny, et s'étaient portés en nombre sur des positions qui commandaient la seule route que nous pouvions suivre; ils nous auraient certainement infligé un échec, en nous empêchant de déboucher sur leur plateau. Le général Pélissier profita donc de la faute de son lieutenant, et il put exécuter son mouvement, par un temps épouvantable, sans rencontrer d'autres difficultés que le débordement subit de l'Oued-Menaïel. La crue fut si soudaine, que la dernière section d'infanterie, à l'arrièregarde, dut rester de l'autre côté de la rivière et rétrograder par une contremarche où elle eût pu subir un désastre, si l'ennemi, au milieu de ce déluge, avait pu constater l'incident. La colonne arriva sans résistance au lieu du rendez-vous manqué, et ce fut seulement après qu'elle y eut établi son bivouac qu'elle fut assaillie par les Kabyles, se rabattant sur elle, après avoir constaté qu'ils n'avaient plus rien à craindre, pour ce jour-là, du général Cuny. Leur attaque fut vigoureuse et conduite par le faux prophète en personne. Mais le terrain, sur le plateau, se prêtait à l'action de toutes les armes, et, sans même se donner la peine de lever son camp, le général Pélissier écrasa les assail-