AUX SPAHIS
Yusuf. — Un sauvetage. — Troupes indigènes. — Prise de Borne. A Constantine. — Le colonel de Thorigny. — A la cantine. — Maurice Persat. — Duel à cheval. — Élève trompette. — Avec les Nègres. — A la chambrée.
Ma dix-neuvième année allait sonner. J'étais un homme et même, j'ose le prétendre, un assez vigoureux gaillard.
Dire que j'avais la vocation militaire serait trop peu. Je ne comprenais pas qu'on pût être -sur cette terre autre chose que soldat. Cependant, je ne pouvais pas songer, un seul instant, à entrer à Saint-Cyr, puisque depuis de longues années déjà mes études classiques avaient été forcément suspendues. Je n'avais donc pas d'autre ressource que de m'engager comme simple soldat, et mon pauvre père, qui redoutait les débuts de son rude métier pour un garçon habitué à toutes les douceurs de l'existence, hésitait à me donner son consentement.
Je l'obtins cependant, à force de supplications, et un jour vint où je n'eus plus qu'à choisir mon régiment. Je voulais, bien entendu, servir dans la cavalerie, et j'avais à opter entre les spahis et les chasseurs d'Afrique.
Les chasseurs d'Afrique, et en particulier le 2e régiment commandé par le colonel Randon, m'offraient incontestablement, au point de vue militaire, une meilleure école; mais ils étaient encombrés de fils de famille, de sous-officiers de France qui avaient démissionné pour y entrer, de jeunes gens à l'esprit aventureux, venus en Afrique pour y chercher fortune, prêts à tous les coups d'audace. L'avancement y eût été fort long.
— Tu auras peut-être la chance de mourir dans la peau d'un vieux capitaine retraité, me disait invariablement mon père, quand je lui parlais des chasseurs d'Afrique. J'optai donc pour les spahis.
Eux non plus ne manquaient pas cependant de sujets d'élite. J'allais y trouver, comme sous-officiers, des maréchaux des logis de la Garde royale, portant le double galon : Reboulet de Louvinières des grenadiers à cheval, Fonblanc des lanciers, Créton des dragons, etc. Quant aux jeunes gens de famille, on ne les comptait pas. Je me rappelle Bruyère, le fils du général de division de l'Empire, de Revel, fils d'un colonel de la Garde, un fils de Talma, le maréchal des logis Fleury, le futur grand écuyer de Napoléon III, Curély, le fils du fameux cavalier, sans compter une foule de sous-officiers d'avenir, qui devaient être de redoutables rivaux pour mes jeunes ambitions.
Mais j'avais déjà quatre années d'Afrique. Je commençais à parler la langue des Arabes. J'étais familiarisé avec leurs habitudes. C'était une petite spécialité qui pouvait attirer sur moi l'attention des chefs, en attendant que je méritasse leur intérêt par ma bonne conduite.
Enfin, mon père avait eu jadis sous ses ordres un chef d'escadrons qui commandait en second le régiment : le commandant de Montauban, et il croyait pouvoir compter sur lui, pour me faciliter ces débuts si