POURPARLERS
contenter et fît connaître aux délégués de la tribu à quelles conditions il accepterait leur soumission. Il leur accordait quarante-huit heures, pour décider leurs compatriotes à mettre bas les armes et à payer contribution, s'engageant, pendant ce délai, à cesser tout acte d'hostilité. Passé ce terme, si ces conditions n'étaient pas acceptées et exécutées, il reprendrait l'offensive.
Le Kabyle est un être rusé et démocratique. Chez lui, tout doit être longuement discuté et tout donne lieu à d'interminables débats, dans une assemblée nombreuse et tumultueuse. Or, nous savons par expérience combien, dans nos parlements civilisés, il est difficile d'arriver à une solution quelconque. Pendant les deux jours, entre la Djemaâ et notre camp, ce fut une procession continuelle de délégués, cherchant à obtenir des concessions et se heurtant à l'inflexibilité du général. Pendant ce temps-là, nous nous occupions aux travaux ordinaires de la vie militaire.
Le premier jour de cette sorte d'armistice, j'étais allé avec toute la cavalerie à un grand fourrage, non loin du bivouac, quand je vis entrer au camp un petit groupe de spahis, suivis de quelques mulets chargés. La venue de ces cavaliers, que personne n'attendait, me parut insolite. Elle me fut expliquée à mon retour. C'était le commandant de Lacombe, qui était tranquillement resté jusque-là avec l'état-major, à Blidah, et que le colonel Laûer envoyait pour prendre le commandement de ses deux escadrons, qu'à tort il supposait réunis à la colonne du général Pélissier. En arrivant, le commandant alla se présenter au général, qui trouva l'occasion excellente de lui faire payer certaines intempérances de langage auxquelles j'ai déjà fait allusion. La réception fut plus que fraîche :
— Que venez-vous faire ici, commandant?
— Mais, mon général, je viens prendre le coraman-
dément de mes deux escadrons, que le colonel croyait réunis dans votre colonne.
— Il y a longtemps qu'ils ne sont plus ensemble. Je ne vous ai pas demandé et je n'ai pas besoin de vous. Jusqu'ici, le capitaine du Barail a parfaitement suffi à sa tâche et il continuera à commander seul son escadron , jusqu'à la fin de la campagne. Vous repartirez demain pour Blidah, comme vous êtes venu.
Et le lendemain, le commandant de Lacombe repartit avec son escorte et ses mulets. Ce n'était pas de ma faute; mais il m'en voulut tout de même. Pourtant, comme il ne m'avait jamais accordé ses bonnes grâces, je n'eus pas la douleur de les perdre.
Le lendemain, après une journée extrêmement pluvieuse, j'étais allé, dans la soirée, rendre visite à quelques amis de l'état-major général, dont le bivouac était placé à côté du nôtre. Nous causions fort gaiement autour d'un bon feu, quand le général Pélissier vint nous rejoindre, pour se chauffer, lui aussi. Il m'aperçut et se mit à me décocher quelques-unes de ces plaisanteries amicales qu'il tenait en réserve pour ceux d'entre nous qui avaient la chance de lui plaire, puis, tout à coup il me dit :
— Venez donc à ma tente; j'ai quelque chose à vous raconter.
J'obéis et le général, sans préambule, m'interpella ainsi :
— Savez-vous que votre ami Fleury est venu me proposer de faire un coup d'État pour le président de la République ?
— Non, mon général, mais j'imagine que vous avez accepté ?
— Moi! pas le moins du monde. Je lui ai répondu par le mot de Changarnier : « Pas un sou ; pas un jour », et c'est sur mon refus positif qu'il s'est adressé à son ami Saint-Arnaud. Il a failli n'être pas plus