‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 206 sur 211 · AVEU IMPÉRIAL · texte numérisé non relu

AVEU IMPÉRIAL

— Est-ce que cette décision vous étonne, mon cher général ?

— Beaucoup, Sire.

— Et pourquoi?

— Parce que le général Pélissier, par ses talents et surtout par son caractère, me paraît de tous le plus capable d'exercer un si grand et si difficile commandement. Mais, puis-je demander à l'Empereur quel est l'officier général désigné pour remplacer le général Pélissier?

— C'est le général Niel. Il sort, comme vous le savez, de l'arme du génie, et il est, par conséquent, plus compétent que tout autre pour diriger une opération telle que le siège de Sébastopol. Il me semble que vous paraissez plus surpris encore de ce choix que du départ de votre camarade Pélissier?

— Sans aucun doute, Sire. Le général Niel est un très savant officier du génie. Mais, sortant d'une arme spéciale, il est encore à peu près inconnu des troupes. Or, dans un siège, c'est la valeur du soldat encore plus que la science de l'ingénieur qui assure le succès. Rappelezvous, Sire, le siège de Dantzig. A qui l'Empereur en confia-t-il le commandement ? Fut-ce au général de Chasseloup-Laubat, qui était cependant ingénieur de premier ordre? Non, ce fut au maréchal Lefebvre, qui n'avait d'autres talents que sa vaillance et son caractère. Et puis, si à chaque insuccès le général en chef est changé, on s'expose à de très fâcheux mécomptes. Toujours sous le coup d'une disgrâce, un chef n'a plus ni liberté d'esprit, ni audace. Il perd, du même coup, la confiance de son armée, qui ne voit plus dans ses généraux que des chefs éphémères, soumis aux caprices de l'inconstante fortune.

L'Empereur resta silencieux, mais visiblement frappé par cette argumentation. Le lendemain matin, avant de partir pour Marseille, le général de Mac

Mahon alla prendre congé du maréchal Vaillant et lui raconta cette conversation.

— Comment! lui dit le maréchal, vous avez osé tenir ce langage à l'Empereur?

— Et pourquoi pas? répondit le général. L'Empereur me demandait mon opinion. Je la lui ai donnée. C'était tout naturel.

— Et vous avez eu raison, parbleu! Il faut que l'Empereur entende la vérité. D'ailleurs, je pense comme vous. Ce changement est déplorable.

Après avoir fait ses adieux à son subordonné, le maréchal s'en alla à Saint-Cloud, pour travailler avec l'Empereur, qui ne tarda pas à lui faire cette confidence.

— Mac Mahon m'a dit hier soir des choses très fortes, auxquelles j'ai pensé toute la nuit, et ce matin, si la dépêche relative à Pélissier n'était pas partie, je ne sais pas trop si je l'enverrais.

— Il est encore temps, Sire, répondit aussitôt le ministre. La dépêche est à Marseille. Je l'ai envoyée chiffrée au général Rostolan, qui commande là-bas, en lui recommandant de ne l'expédier que sur un nouvel avis de ma part. Si l'Empereur juge à propos de revenir sur sa décision, je n'ai qu'à télégraphier à Rostolan de me renvoyer la dépêche chiffrée ; et il n'aura été question de rien.

— Ah! fit l'Empereur, qui passa à un autre sujet de travail. Puis, quand le ministre prit congé, Napoléon III lui dit : « Faites revenir la dépêche chiffrée envoyée au général Rostolan, et laissons provisoirement les choses telles qu'elles sont en Crimée. »

C'est ainsi que le futur duc de Malakoff conserva son commandement, grâce au frère d'armes qui allait s'immortaliser en entrant, l'épée haute, dans le bastion célèbre, et en bravant le volcan que les Russes y avaient préparé.

En ce temps-là les généraux de l'Empire étaient

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