‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 22 sur 211 · YUSUF · texte numérisé non relu

YUSUF

rudes qui influent sur toute une carrière militaire.

Voilà pourquoi je m'engageai aux spahis d'Oran, qui portaient alors le nom de : corps de cavalerie indigène, et qui formaient un régiment de quatre escadrons, commandé par le fameux lieutenant-colonel Yusuf.

Le nom de ce grand soldat est déjà venu plusieurs fois sous ma plume. Je m'en voudrais de ne pas m'y arrêter un instant, au moment où je commence à servir sous ses ordres, car il fut bon pour moi, et sa glorieuse figure a plané, bienveillante et protectrice, sur les premières années de ma vie militaire.

Populaire, entouré d'amitiés chaudes dans la province de Bône, qu'il venait de quitter et où il avait rendu des services considérables, il était encore peu connu et mal apprécié dans la province d'Oran.

Sa situation comme chef de corps était assez délicate, en face des cadres français qui se cabraient sous le commandement, quelquefois inégal et capricieux, d'un officier étranger. Tout en rendant justice à ses mérites, bien des officiers déjà blanchis sous le harnais, et qui portaient l'épaulette dix ans avant qu'il fût même question de lui, comparant leur carrière lente, régulière, laborieuse, avec son élévation rapide et irrégulière, en avaient conçu une jalousie qui n'allait pas jusqu'à l'insubordination déclarée, mais qui les entretenait dans l'irritation et la mauvaise humeur. Tel était en particulier le cas du commandant de Montauban, désolé d'avoir vu son ami, le lieutenant-colonel de Thorigny, remplacé à la tête des spahis d'Oran par ce romanesque personnage qui ne devait pas tarder, d'ailleurs, à faire taire toutes les susceptibilités, toutes les rancunes, à force de mérite et décourage.

Yusuf était né vers 1810, dans une ville du littoral de l'Italie, près de Livourne. Dans une traversée qu'il fit en bas âge, il fut enlevé avec sa mère par des corsaires barbaresques. Comme il ne dédaignait pas la

légende, il laissait volontiers entendre, en se rajeunissant d'au moins cinq années, qu'il était né à l'île d'Elbe, à la suite du court séjour et de l'éphémère souveraineté de Napoléon. Mais il suffit de rapprocher les dates pour rejeter cette version. Quoi qu'il en soit, la mère et l'enfant furent conduits à Tunis. Il ne fut plus question de la mère, mais l'enfant fut élevé dans le palais du Bey, qu'il charma par sa gentillesse, avant de mériter sa faveur quasi paternelle, par une rare intelligence et une adresse merveilleuse à tous les exercices du corps. Le Bey lui fit donner une éducation supérieure. Yusuf parlait fort bien l'italien et suffisamment le français. En arabe, c'était un lettré. Enfin, il avait un véritable talent de calligraphie dont il se montrait très fier.

A dix-neuf ans, il avait déjà été nommé deux fois aux fonctions de bey du camp, c'est-à-dire chargé d'aller, à la tête d'une troupe régulière, lever l'impôt dans les tribus. Ces missions procurent de grands avantages pécuniaires, sans compter l'habitude du commandement, le prestige et la connaissance de toutes les mœurs et de toutes les ruses africaines.

Ce fut l'amour qui perdit ce beau garçon, ou plutôt qui fixa ses destinées futures. Yusuf devint l'amant d'une princesse parente du Bey. Leurs rendez-vous, qui se passaient la nuit, dans un jardin, furent surpris par un serviteur nègre qui, d'ailleurs, paya fort cher, dit-on, son excès de zèle, car la princesse reçut le lendemain un bouquet symbolique contenant, au milieu des fleurs, une oreille, un œil humains, et par lequel Yusuf la rassurait, en lui apprenant que le nègre était pour toujours condamné au silence.

Mais les musulmans ne plaisantent jamais avec ces escapades, et Yusuf reçut des avis secrets qui lui annonçaient une punition exemplaire, la seule usitée làbas : la mort.

Le consul de France à Tunis s'appelait alors de Les-

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