‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 23 sur 211 · UN SAUVETAGE · texte numérisé non relu

UN SAUVETAGE

seps. C'était le père de Ferdinand de Lesseps. Yusuf courut se mettre sous la protection du drapeau français. Le consul lui refusa l'hospitalité. On était en 1830. On venait de prendre Alger. Il fallait éviter soigneusement toute affaire qui eût compliqué notre situation délicate.

— Je ne peux pas vous prendre au consulat, dit le consul au jeune Yusuf; mais je puis écrire au commandant du stationnaire français d'envoyer demain, à un endroit convenu, une embarcation, sous prétexte de faire de l'eau, en le prévenant qu'il s'agit de recueillir un fugitif. Ce fugitif sera vous, qui serez exact au rendez-vous. Dès que vous aurez mis le pied dans le canot, vous serez sur la terre française, où personne n'ira vous chercher.

Yusuf accepta — comme bien l'on pense — et le lendemain matin il quittait Tunis, monté sur son plus beau cheval et suivi d'un écuyer qui portait, dans une cassette, quelques bijoux précieux devant servir de poires pour les soifs à venir.

Le canot était bien là, attendant à quelque distance de la côte le fugitif. Mais les matelots ne pouvaient reconnaître dans ce cavalier, arrivant en superbe équipage, un malheureux fuyant la vengeance du Bey.

« J'avais beau multiplier les signes désespérés, racontait Yusuf, les marins ne bougeaient pas, et leur inaction me semblait d'autant plus fâcheuse que, derrière moi, arrivait à fond de train une troupe de janissaires chargés de s'emparer de ma personne.

« Enfin, on me comprit, et je vis la barque s'approcher. J'étais entré à cheval dans la mer, pour aller audevant de mes sauveurs, avec les janissaires derrière moi. Au moment où je sautais du cheval dans la barque, un d'eux mettait déjà la main sur le plat-bord, pour arrêter à la fois l'embarcation et le fugitif. »

Yusuf ne racontait pas ce qu'était devenu son 1. 4

écuyer, mais il laissait entendre que la cassette avait été sauvée.

Yusuf arriva à Alger, au lendemain de la conquête. Il accepta d'abord une place d'interprète. Nous n'avions alors, pour remplir cet office difficile, que d'anciens officiers des mameluks de la Garde, et encore étaient-ils assez peu initiés aux habitudes du pays, où ils avaient vécu sans contact intime avec la population.

Yusuf parut un aigle au milieu d'eux. Jeune, beau, intelligent, actif, infatigable, l'esprit toujours éveillé, connaissant les Arabes comme sa poche, c'est le cas de le dire, puisqu'il avait été employé à vider les leurs, il séduisit rapidement le maréchal Clausel, qui l'attacha à sa personne et lui demanda plusieurs fois des avis.

La prise foudroyante d'Alger avait frappé les Arabes de stupeur, et, si nous avions eu un plan, si nous avions su ce que nous voulions, si la révolution de Juillet n'avait pas tout bouleversé, nous aurions pu profiter de leur découragement pour asseoir solidement notre domination. Mais le corps expéditionnaire fut bientôt réduit à une division d'occupation, qui fut ellemême réduite à un très faible effectif. On tenta bien quelques expéditions dans la Mitidja. On alla à Blidah. On poussa même jusqu'à Médéah. Mais c'étaient là des sorties, des reconnaissances, des voyages d'exploration, en quelque sorte, et non des promenades de conquérant à travers sa conquête.

D'ailleurs, ces premières tentatives ne furent pas toutes heureuses, et les Arabes des tribus voisines d'Alger, reprenant confiance en nous voyant tâtonner, vinrent bientôt jusqu'aux fossés mêmes de la ville porter le meurtre et la désolation.

Alors, on regretta la faute qu'on avait commise, au lendemain de la prise d'Alger, en licenciant et en rapatriant la milice turque du Dey : les mameluks, qu'il

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