TROUPES INDIGÈNES
eût été possible et même facile de gagner à notre cause et de retenir à notre service. On avait détruit toute l'administration indigène sans rien mettre à sa place, et si imparfaite qu'elle fût, elle eût été préférable à l'anarchie que nous apportâmes avec nous.
Il y avait encore pourtant, à Alger, quelques éléments qu'on pouvait utiliser. Je veux parler des Coulouglis, fils de Turcs et de femmes indigènes, dont les pères avaient servi sous le Dey. Yusuf proposa au gouverneur général d'organiser, avec quelques-uns de ces jeunes gens, une sorte de gendarmerie locale qui ferait la police de la plaine et assurerait la tranquillité dans les environs d'Alger. L'essai réussit parfaitement et Yusuf, élargissant son champ d'opérations, se chargea d'aller porter un convoi de munitions à Médêah, où nous avions jeté une garnison qui manquait de cartouches. Il fit franchir à ses mulets les montagnes qui séparent Médêah de la plaine de la Mitidja, par un sentier que les Arabes jugeaient impraticable et qu'ils ne gardaient pas. Ces services le mirent en lumière. On ne parlait plus que du capitaine Yusuf et de ses intrépides cavaliers.
L'idée d'appuyer notre corps d'occupation par un contingent indigène prit faveur. Des officiers distingués de l'armée française avaient conçu de l'enthousiasme pour notre nouvelle conquête et ne demandaient qu'à s'y consacrer avec un parfait dévouement. On commença timidement par organiser, sous les ordres d'un officier d'état-major, le commandant Maumet, un bataillon d'infanterie dans lequel l'élément arabe fut mélangé à l'élément français ; et, comme on tirait ses recrues de la Kabylie, habitée par la puissante corporation des Zouaouas, on lui donna le nom de bataillon des zouaves.
Au milieu d'un peuple de cavaliers, il eût été extraordinaire qu'on ne tentât pas pour la cavalerie ce qui venait de réussir pour l'infanterie. Comme je n'écris
pas l'histoire de la conquête de l'Algérie, je n'ai pas à m'occuper de l'organisation des chasseurs numides, ni de celle des chasseurs algériens, qui se fondirent dans le corps magnifique et définitif des chasseurs d'Afrique. Je m'en tiens à la troupe où je fis mes premières armes. On décida la création d'un régiment de spahis, dont la base fut le corps des volontaires du capitaine Yusuf, qui se trouva admis dans l'armée française avec le grade de capitaine dont il portait déjà le titre. D'ailleurs, les chasseurs d'Afrique avaient permis de voir ce qu'on pouvait faire avec le cavalier arabe. Le 2e régiment de cette arme possédait une division (deux pelotons), composée d'indigènes avec des cadres mi-partie français, mi-partie indigènes. Cette troupe était admirable. Dans les premiers combats dont la province d'Oran fut le théâtre, elle était toujours engagée en tête. Elle servit de modèle à nos cavaliers français.
Ses sous-officiers possédaient une réputation extraordinaire de bravoure et d'audace, et ses soldats, qui avaient fait partie de l'ancien Maghzen turc, avaient l'habitude de traiter l'Arabe en peuple conquis, et avaient sur lui un ascendant considérable dont nous profitâmes.
Quand elle fut versée, avec les hommes de Yusuf, aux spahis, elle avait perdu presque tous ses excellents sous-officiers.
Le premier régiment indigène de cavalerie que l'Afrique nous ait donné fut confié à un officier d'artillerie sorti de l'Ecole polytechnique, un homme excellent et original que j'ai beaucoup connu.
Petit-neveu du savant Monge, comte de Péluse, dont il releva le nom et le titre, le colonel Marey appartenait à une riche famille de Bourgogne.
Il était propriétaire du Clos-Vougeot et possédait, cela va sans dire, une cave célèbre. C'était un cœur d'or et une âme tendre, enfermés dans une boîte longue et sèche.