‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 25 sur 211 · PRISE DE BONE · texte numérisé non relu

PRISE DE BONE

Très grand, très maigre, la figure osseuse, la joue creuse, l'œil fixe, presque sans regard, Marey ressemblait à un moine poitrinaire et austère, découpé dans l'angle d'un portail d'église par le ciseau d'un sculpteur. Je ne l'ai jamais vu rire. Il écoutait et disait les choses les plus énormes sans sourciller. Il ne parlait pas; il psalmodiait avec une lenteur extrême, en tenant perpétuellement, entre le pouce et l'index de la main gauche, une tabatière que les doigts de sa main droite faisaient virer, par un geste automatique et doux. Un des premiers, il s'était passionné pour l'Algérie et pour ce peuple dont il avait la gravité sévère. Il en avait étudié les mœurs et appris la langue.

Les premiers gouverneurs de l'Algérie avaient pris le système de faire administrer directement le pays soumis, par des officiers remplacés aujourd'hui, désavantageusement, j'ose le dire, par des agents civils. Le colonel Marey avait été nommé agha de la Mitidja, pendant que le lieutenant Vergé exerçait les fonctions de caïd des Beni-Khélil.

Ce fut donc sous les ordres du colonel Marey que Yusuf fit son apprentissage du métier militaire. Il fut dur, car le colonel, très méthodique, exigeait de lui les mêmes connaissances techniques et professionnelles que de ses camarades sortis de l'École ou du rang. Mais Yusuf n'était pas homme à rester en arrière, et moins de deux ans après son entrée au service régulier, il enlevait le grade de chef d'escadron par une action d'éclat.

En 183 1 , nous avions essuyé un échec devant Bône. On avait mal conçu et mal préparé l'expédition. On avait mis à terre des troupes qu'on avait dû rembarquer précipitamment, et le gouverneur général ne pensait qu'à réparer le tort porté au prestige de nos armes par cet insuccès.

Yusuf, par les relations qu'il avait conservées à Tunis, s'était ménagé des intelligences dans la garnison

turque qui occupait la citadelle de Bône, et tranquillement il vint, un jour, proposer au gouverneur d'aller prendre cettô citadelle, accompagné seulement de son ami, le capitaine d'artillerie Buisson d'Armandy.

Les deux compères débarquèrent d'une frégate devant la place, et moitié de gré, moitié de force, Yusuf, appuyé par ses amis de la garnison, se fit ouvrir les portes de la citadelle. Un détachement des marins de la frégate s'installa derrière lui, dans ce poste qui dominait les défenses de la place. Elle se rendit et les Français y entrèrent.

Chef d'escadron, Yusuf entrevit une carrière illimitée, un trône, tout simplement. Il rêva de devenir bey de Constantine et de se servir de ce premier marchepied pour devenir ensuite bey de Tunis, sous la suzeraineté de la France. Le maréchal Clausel, qui ne voyait que par ses yeux et qu'il avait positivement fasciné, l'institua bey de Constantine, au lieu et place d'Achmed, dont la déchéance fut proclamée.

Yusuf, en attendant qu'il pût prendre possession de ses nouveaux Etats, établit son quartier général et le siège de sa souveraineté in partibus au fameux camp de Dréhan, et s'offrit tous les honneurs et toutes les prérogatives de sa dignité nouvelle. Il eut sa petite armée beylicale, composée des escadrons de spahis réguliers et irréguliers, de deux sections d'artillerie de montagne servies par des indigènes, et d'un bataillon d'infanterie commandé par un Italien nommé Allegro, élevé comme lui à Tunis, père du général tunisien de ce nom, qui a joué un rôle considérable dans les événements qui ont rangé récemment la Tunisie sous notre protectorat.

Il eut ses drapeaux, sa musique, ses bourreaux, en un mot, tout ce qu'il faut pour être monarque. Et alors commença une guerre d'intrigues entre le bey Achmed et le bey Yusuf.

Page 1