‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 26 sur 211 · A CONSTANTINE · texte numérisé non relu

A CONSTANTINE

Achmed, comme tous les pachas turcs, ne se souciait que médiocrement de l'amour de ses sujets, qu'il tyrannisait et pillait à plaisir. Yusuf attisait les mécontentements et cherchait à se ménager des intelligences semblables à celles qui lui avaient si bien réussi à Bône.

Yusuf avait des espions auprès d'Achmed, et Achmed avait des espions auprès de Yusuf qui, un jour, surprit une lettre écrite par son kodja (secrétaire) , ne laissant subsister aucun doute sur les relations de ce confident avec l'ennemi.

Yusuf, sans laisser soupçonner sa découverte, continua à dévoiler ses pensées les plus intimes au traître, et quand le malheureux se fut enferré jusqu'à la garde dans ses protestations de dévouement et de fidélité, il lui passa la lettre révélatrice. Aucun mot ne fut échangé entre eux. Le secrétaire se leva, salua, sortit de la tente, s'agenouilla, impassible, devant le chaouch (bourreau), qui, moins d'une minute après cette petite scène muette, lui faisait tomber la tête entre les genoux, sur le sol. Tout cela s'était passé avec une tranquillité, une correction parfaites.

On connaît l'insuccès de la première expédition dirigée contre Constantine, en 1836. Yusuf resta jusqu'à la fin de sa vie parfaitement convaincu que, si cette expédition avait été préparée et conduite dans des conditions moins déplorables; si l'armée s'était présentée devant Constantine abondamment pourvue de tout, pouvant attendre l'effet des trahisons que l'impopularité d'Achmed et les manœuvres de Yusuf avaient préparées; si nous n'avions pas été obligés de compter sur des heures pour éviter un désastre que le manque absolu de vivres suffisait à lui seul à provoquer, l'entreprise eût réussi. Et il avait probablement raison. Tandis que l'insuccès de la première expédition, en décourageant nos partisans, en raffermissant le pouvoir d'Achmed,

en augmentant la confiance et le courage de nos adversaires, rendit la seconde infiniment plus difficile et plus meurtrière.

Le maréchal Clausel, tout en croyant au succès, jugeait tout à fait insuffisants les moyens qu'on avait mis à sadisposition. Ilaurait pu ne pas commander lui-même, et laisser au général Damrémont, désigné éventuellement pour le remplacer, la responsabilité d'une défaite dont son renom militaire eût profité par un choc en retour. Et le maréchal, pour ne pas partager avec son lieutenant un peu de gloire, lui épargna, en somme, un affront.

Mais un vétéran des grandes guerres, comme lui, un maréchal de France, ne pouvait rester sous le coup d'une faute ou d'une erreur ! Il fallait un bouc émissaire. Yusuf fut choisi pour ce rôle ingrat. On l'accusa d'avoir trompé le gouvernement sur les dispositions des habitants de Constantine, d'avoir réuni des moyens de transport insuffisants pour les approvisionnements.

Yusuf aurait pu répondre péremptoirement que ce qui avait surtout nui à l'expédition, c'était le mauvais temps, qui avait rendu la marche de l'infanterie et de l'artillerie des plus pénibles et des plus longues, et qu'on aurait évité le mauvais temps si on était parti plus tôt, comme il l'avait conseillé; qu'alors on aurait pu attendre devant la place les résultats de ses intelligences et de ses menées. Il aurait pu répondre enfin, en ce qui concernait les bêtes de somme, qu'il en avait réuni plus qu'il n'en fallait pour les besoins de l'armée, mais qu'il n'avait pu les garder, parce qu'on l'avait fait attendre un mois, sans lui donner de quoi nourrir bêtes et conducteurs ; que, malgré tous ses efforts, il avait dû subir la désertion d'un grand nombre de ces gens affamés .

En dépit de ces bonnes raisons, enveloppé dans la disgrâce du maréchal Clausel, Yusuf, tout en conservant son grade de chef d'escadrons et le commandement

Page 1