‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 32 sur 211 · MAZAGRAN · texte numérisé non relu

MAZAGRAN

Mon maréchal des logis chef. — La peur des turcos. — Fleury. — ■ A la côte. — Un bon secrétaire. — Aïn-Madhi. — Première étape. — Préparatifs de défense. — Première rencontre. — Mazagran. — Attaque. — Sortie. — Épilogue inattendu.

Ma cohabitation avec les bons nègres dura fort peu de temps, et quelques jours après mon entrée au service, le maréchal des logis chef de l'escadron voulait bien utiliser mes aptitudes intellectuelles , en m'élevant au poste de secrétaire, qui me valut immédiatement le privilège découcher, en compagnie du fourrier, dans une partie de la baraque aménagée pour servir de magasin à l'escadron. Ce fourrier s'appelait Fouquet. Sa spécialité était une mémoire réellement extraordinaire. Il connaissait tous les chevaux du régiment, un par un, non seulement par leur nom, mais encore par leur numéro matricule, par leur robe et le nombre de leurs balzanes. Il était, d'ailleurs, la preuve vivante que l'alcool, chez certaines natures d'élite, ne détruit pas la mémoire, car, bien rarement, le soir, il rentrait en état d'équilibre. Aussi rarement, il passait toute la nuit sans se livrer à certaines restitutions qui rendaient son voisinage désagréable, et qui l'avaient fait reléguer, par le chef, dans ce magasin dont je partageais le séjour avec lui.

Le capitaine de Montebello ne descendait pas jusqu'à ces détails infimes, et mon lieutenant de peloton , M. Roussel, n'y descendait pas non plus. Je m'en consolais en rentrant le plus tard possible et en piquant des têtes, une partie de la nuit, dans les bassins de Misserghin. Fouquet a été retraité comme adjudant du train des équipages.

Quant au maréchal des logis chef, il s'appelait Trentesaux. Vieux soldat, servant depuis quinze ans, il avait roulé dans presque tous les régiments de cavalerie d'Afrique, à cause de ses incartades perpétuelles qui l'empêchaient de rester en place. Ses chevrons d'ancienneté lui donnaient, au milieu de ses jeunes collègues, un air respectable. Mais il ne fallait pas s'y fier, car il était le plus fou de tous. Aussi lui fallutil trente ans pour arriver au grade de sous-lieutenant de cavalerie, dans lequel il fut retraité. Pendant que je commandais le neuvième corps d'armée à Tours, ce vieux camarade, fixéàBlois, m'écrivait encore de temps en temps dans son style troupier et familier, et avec le tutoiement du temps jadis dont je lui avais fait une obligation. Une perle, d'ailleurs; sachant son métier sur le bout du doigt, mais se fiant trop à sa dextérité, et laissant, comme feu le cardinal Dubois, s'accumuler les choses qu'on doit régler journellement. Il en résultait, pour lui et pour moi, des coups de collier et des nuits entières passées sur d'interminables colonnes de chiffres. Le réveil sonnait ma délivrance, et, sous prétexte d'aller seller mon cheval, je m'évadais des additions, pour passer une heure de sommeil délicieux dans le magasin à fourrage.

Étant le seul spahi français de l'escadron qui parlât suffisamment l'arabe pour se faire comprendre, j'avais été chargé par le colonel de faire , en langue indigène , à la troupe toutes les communications réglementaires qui, sous la rubrique d'ordre du jour, doivent lui être trans-

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