MON MARÉCHAL DES LOGIS CHEF
mises au moment de l'appel. La mesure n'était pas indispensable, car il y avait assez de cavaliers indigènes comprenant le français pour traduire les ordres à leurs camarades. Mais elle était excellente, car il y a des avantages considérables à ce que, dans les corps indigènes, les hommes du cadre français parlent la langue et pratiquent les habitudes des gens du pays. Les Romains ont conquis le monde en s'assimilant la langue, les mœurs et jusqu'aux religions des vaincus. Les Russes, aujourd'hui, font la tache d'huile sur l'Asie par un procédé analogue. Les Anglais, au contraire, maintiennent un abîme entre eux et les natifs avec lesquels, dans leur orgueil, ils ne cherchent point à se mélanger. Aussi leur joug est-il lourd et détesté par des peuples qui rêvent perpétuellement de le secouer. De même en Algérie, nous, nous n'avons pas assez demandé à la plasticité de notre race les sacrifices qu'elle aurait pu accomplir, pour une fusion nécessaire avec l'élément indigène. Il aurait fallu faire comme Mahomet et aller à la montagne, puisque la montagne ne venait pas à nous. Conçoit-on, par exemple, quelque chose de moins judicieux que le recrutement des cadres français des corps indigènes, qui fait passer dans les spahis, au hasard de la liste d'avancement, des officiers sortis des hussards, des dragons, des cuirassiers, et qui devraient y rester? On parle toujours de l'immobilité orientale. Mais cette immobilité, l'avons-nous suffisamment tentée ? Est-on bien sûr que la montagne n'aurait pas roulé un peu vers nous, si on avait fait ce qu'il fallait ?
De mon temps, chaque régiment détachait à Saumur un brigadier indigène, comme élève instructeur. Que lui apprenait -on ? A monter à cheval. Faire venir en France un Arabe pour lui apprendre à monter achevai, c'est ce qu'on peut appeler un comble. Il est vrai qu'on le fait monter en selle anglaise, c'est-à-dire qu'on lui
apprend un système d'équitation qu'il n'a jamais appliqué, qu'il n'appliquera jamais. N'aurait-il pas mieux valu lui apprendre à lire, à écrire en français, les règles élémentaires de la comptabilité militaire, de façon qu'il revînt chez lui initié aux choses de son métier et partiellement imbu de notre esprit? En 1861, à la suite d'une conversation que j'eus avec le maréchal Randon, pendant que nous visitions ensemble l'école de Saumur, on fit venir à Paris un petit contingent indigène d'infanterie et de cavalerie, un bataillon de turcos et un escadron de spahis, pris alternativement dans chaque régiment et qu'on relevait tous les ans. Cet essai réussit pour les turcos. Il échoua pour les spahis, si j'ai bonne mémoire, par la faute de l'officier, très intelligent, mais aussi très paradoxal, qui en était chargé et qui commandait l'escadron. Après la guerre de 1870 on renonça à avoir des turcos à Paris. On ne voulait pas d'une troupe qui eût été, sous la main du gouvernement, un instrument aveugle. On craignait qu'en cas de troubles elle n'appliquât une répression impitoyable. On voyait déjà les têtes des Parisiens révoltés fauchées par le cimeterre, selon la mode arabe.
Cet inconvénient, plus ou moins redoutable, selon le point de vue auquel on se place, ne saurait être mis en balance avec les avantages d'un système qui contribuerait si puissamment à assimiler à notre civilisation l'élément arabe, si on faisait passer des corps de troupes indigènes dans des garnisons intelligemment choisies, dans le Midi, je suppose, dont le climat, se rapprochant de celui de l'Afrique, serait sans danger. Il n'y a, d'ailleurs, pas à espérer que l'Arabe s'assimile autrement à nous ; car, dans les villes d'Algérie et de Tunisie où dominent les éléments français, il est trop près de ses propres coutumes pour n'en pas subir l'invincible attraction.
Afin de me faire pardonner ces réflexions, peut-être