LA PEUR DES TURCOS
un peu fortes pour la cervelle d'un simple spahi, je rentre en toute hâte dans mon baraquement de Misserghin. Aux spahis, il n'y avait pas d'instruction élémentaire. Les cavaliers, qui devaient arriver au corps, montés sur des chevaux de guerre convenablement dressés, étaient réputés suffisamment instruits pour passer dans le rang, c'est-à-dire à l'école d'escadron. J'étais solide à cheval et je maniais le fusil et le sabre de façon à ne pas paraître déplacé au milieu de mon peloton de nègres, à la manœuvre. Deux fois par semaine, le colonel nous imposait une grande marche militaire sur la route de Tlemcen, dans cette longue plaine de Misserghin bordée, au nord, par une chaîne de collines coupées de profonds ravins favorables aux embuscades, et aboutissant au sommet de Santa-Cruz qui domine Oran. Nous marchions ordinairement jusqu'à une fontaine appelée Aïn-Brédiah , située à trois heures et demie de Misserghin, au bord de laquelle se dresse le tombeau d'un marabout vénéré dans l'Ouest sous le nom de Sidi-Ali-Bouthlélis. Cette promenade, qui nous prenait toute la journée, avait trois buts. D'abord, elle nous familiarisait avec le service en campagne. Ensuite, elle démontrait aux tribus soumises que nous étions en mesure de les secourir, et au besoin de les châtier. Enfin, elle permettait au colonel Yusuf de vaquer sans être dérangé aune intrigue amoureuse qu'il avait nouée secrètement et qui, d'ailleurs, dégénéra bientôt en une liaison avouée.
Il y avait, à Misserghin, une jeune Espagnole aux yeux de velours, belle comme un ange et décente comme une madone, qui s'appelait Dolorès Menés et qui, plus tard, ne fut plus connue que sous le nom de la Nina, que lui avait familièrement donné le colonel. Elle était, disait-on, la fiancée de notre trompette-major, M. Party. De grand matin, le régiment montait à cheval. Quand il arrivait à la hauteur du ravin de Tem-Salmet, Yusuf
remettait le commandement au chef d'escadrons de Montauban, en lui donnant, pour instruction formelle et unique, défense d'accorder à qui que ce fût la permission de s'éloigner. Puis, suivi de son secrétaire, le maréchal des logis Fleury, il piquait des deux dans la direction de Misserghin et de la Nina, sûr de n'être dérangé par aucun fâcheux. Vers cinq heures du soir, nous rentrions. Le colonel venait au-devant de nous. En l'apercevant, le trompette-major faisait sonner sa pius belle fanfare. Il rentrait au quartier à notre tête, et tout le monde était content
C'est ici, je crois, le moment de parler un peu du secrétaire de Yusuf , le maréchal des logis Fleury, et de raconter par suite de quelles circonstances romanesques, l'homme qui devait parcourir une carrière militaire si longue et si brillante entra aux spahis, sous les auspices de Yusuf, dont il devint et resta l'ami le plus dévoué et le plus utile.
Je l'avais vaguement entrevu au collège Rollin, où nous étions séparés par cinq années d'études, mais où il était le camarade de classe de mon frère aîné. Il y avait, d'ailleurs, deux Fleury au collège. Ils perdirent de bonne heure leur père, commerçant notable, qui leur laissa à chacun une assez belle fortune : quatre cent mille francs environ. Mais, très liés avec les deux Perregaux, petits-fils du grand banquier et neveux de la duchesse de Raguse, ils prirent à leur contact de telles habitudes de luxe et d'élégance, qu'avant de quitter le collège ils s'étaient mis déjà dans les mains des usuriers et avaient fortement écorné leur capital. A vingt-trois ans, il ne restait plus à Fleury que soixante-quinze mille francs. Mais, en se ruinant ainsi en bonne compagnie, il avait acquis des connaissances de haute vie qui ne lui furent pas inutiles, par la suite. Il ramassa ces soixante-quinze mille francs et s'en alla en Angleterre, chasser l'héritière. Il avait tout ce qu'il fallait