FLEURY
pour ce genre de sport, étant jeune, grand, bien fait, portant beau et très aimé des femmes. Il revint bredouille, laissant dans les brouillards de Londres ses derniers louis et ne rapportant de ce voyage qu'une connaissance dont il ne pouvait pas soupçonner l'importance capitale : celle du prince Louis-Napoléon qui venait d'accomplir l'échauffourée de Strasbourg, qui passait pour un casse-cou sans avenir, et à qui il fut présenté par Fialin de Persigny. Rentré à Paris, Fleury tomba dans une détresse noire. Un jour qu'il la promenait sur le boulevard, il rencontra un de ses anciens amis de fête, Ernest Le Roy, lieutenant dans la garde nationale à cheval et honoré de la bienveillance particulière du Prince royal.
Frappé de son air sombre, Ernest Le Roy l'interrogea.
— Je pèse en ce moment-ci deux résolutions, lui répondit Fleury : faire un plongeon dans la Seine ou m'engager dans un régiment quelconque. Je suis vraiment réduit à l'une de ces deux extrémités.
— Je vous conseille la seconde, répondit Ernest Le Roy, la première étant irrémédiable. Ayez-vous un régiment en vue?
— Oui, le 12e de dragons.
— Ne précipitez rien, et venezdîner demain avec moi. J'inviterai une espèce de Turc qui est en ce moment à Paris, homme charmant, du reste. Il s'appelle Yusuf et commande quelque chose en Afrique. Il pourra peutêtre vous être utile. Edouard Perregaux s'était mis à la côte, comme vous. Il est allé trouver mon Turc, et le voilà maintenant officier de hussards. A demain. N'oubliez pas.
On pense si Fleury fut exact. C'était un charmeur, et avant le dessert, il avait conquis Yusuf, qui lui adressa le petit discours suivant :
— Ecoutez, monsieur Fleury, notre ami m'a dit votre
triste situation. Il m'a dit aussi que vous étiez un homme de cœur et d'intelligence, c'est-à-dire de ceux que j'aime. Venez dans mon régiment. Je ne vous ferai pas longtemps attendre l'épaulette. Votre ami Perregaux n'a mis que trois ans pour l'obtenir, et Allouart de Saint-Hîlaire, et d'autres encore. Tous ces jeunes gens de famille, qui veulent faire oublier leurs péchés de jeunesse parleur courage et leur bonne conduite, n'ont qu'à se confier à moi. Je les aiderai de tout mon cœur.»
Fleury n'en demandait pas davantage.
Le lendemain, il signait un engagement pour les spahis de Bône, que Yusuf commandait encore, et partait immédiatement pour aller attendre à Bône le commandant, retenu à Paris. A cette époque, il n'y avait pour l'Algérie qu'un courrier hebdomadaire de Toulon à Alger. D'Alger, tous les quinze jours, un aviso de l'État partait pour Oran, dans l'Ouest, et un autre pour Bône, dans l'Est. En débarquant à Alger, Fleury rencontra, par le plus grand des hasards, le colonel de Thorigny qui le connaissait, comme condisciple de ses beaux-frères, les Bocher. Le colonel de Thorigny, je l'ai déjà dit, commandait les spahis d'Oran et rentrait en France, en congé de convalescence. Lorsque le jeune engagé volontaire eut raconté sa lamentable histoire au colonel, celui-ci lui dit : a Mais, malheureux garçon, n'allez pas à Bône ! Vous vous engagez dans une impasse. Yusuf est complètement disgracié. Il ne reparaîtra jamais en Algérie. Allez dans mon régiment à Oran. Je reviendrai bientôt, et, en attendant, je vais vous recommander au commandant de Montauban, qui vous soignera comme je le ferais moi-même. »
Spahis de Bône, spahis d'Oran, pour Fleury c'était la même chose. Il connaissait à peine Yusuf. Il avait des relations plus anciennes et plus sérieuses avec le colonel de Thorigny. Il accepta. Le colonel le mena lui-même à l'état-major général, fit agréer son change-