A LA COTE
ment de destination, et, parle courrier suivant, Fleury arrivait à Oran. Il fit à pied, et en bottes vernies, les quatre lieues qui séparent Oran de Misserghin, fut reçu à bras ouverts par le commandant de Montauban et incorporé au 3e escadron, commandé en l'absence du capitaine Bertrand, qui n'était jamais à son poste que pour y faire d'inénarrables folies, par le lieutenant de Loë, qui mourut, quelques années plus tard, lieutenantcolonel d'un régiment de chasseurs d'Afrique.
Le maréchal des logis chef de l'escadron, nommé Allix, le prit comme secrétaire. Et Fleury racontait que toutes ses fonctions consistaient alors à rayer, avec une règle et un crayon, les papiers de la comptabilité. Allix possédait la plus belle barbe des spahis, une barbe noire, touffue, frisée, brillante et longue, dont il était très fier. Il eut une fin lamentable. Devenu officier dans un régiment de France , il revint en 1857 au Ier régiment de spahis, où il fut successivement capitaine-trésorier et capitaine d'habillement. Compromis dans une affaire de malversation , découverte par un hasard singulier et terminée par un procès retentissant, le pauvre Allix, qui n'était plus l'homme à la belle barbe noire d'autrefois, se sauva et fut trouvé mort quelques jours après sa fuite. On a pensé qu'il s'était suicidé pour échapper à la condamnation à cinq ans de détention dont fut frappé le major du régiment, accusé principal. Je raconterai d'ailleurs tout cela plus tard.
Fleury réglait son papier depuis trois mois à peine, lorsque se produisit dans la fortune de Yusuf le revirement inattendu que j'ai raconté : sa nomination au grade de lieutenant-colonel et au commandement des spahis d'Oran, en remplacement du colonel de Thorigny, décidément trop délabré pour revenir en Afrique et passé aux lanciers. Yusuf, qui avait la nostalgie de l'Afrique, à peine rentré en grâce, accourut à Oran. Il y trouva Fleury, et sans même lui demander par quel hasard il
8o MES SOUVENIRS.
le rencontrait à Oran, l'ayant fait partir pour Bône, charmé d'avoir à sa disposition un garçon qui avait éveillé en lui, à première vue, une profonde sympathie, il l'attacha immédiatement à sa personne comme secrétaire par des fonctions réglementaires et régulières, et lui donna, dès que cela lui fut possible, les galons de brigadier.
Fleury avait une position très difficile et très délicate. Il lui fallait, pour la remplir auprès de Yusuf, autant de tact que de discrétion. Vivant dans l'intimité du colonel, commandant presque réellement le régiment derrière le rideau, réglant non plus du papier, mais aussi bien les affaires militaires que les affaires privées, jl eut une telle légèreté de main et une telle habileté de manœuvres qu'il sut inspirer à Yusuf une amitié qui ne se démentit jamais, et se concilier dans tout le régiment, parmi ses chefs et parmi ses camarades, non seulement l'estime, mais encore la plus chaude sympathie. Il est juste de dire qu'il fut bien récompensé. Engagé en novembre 1837, il était sous-lieutenant le 1 1 janvier 1841, décoré à la suite d'un engagement dans lequel il prit un fanion à l'ennemi, lieutenant en 1842, capitaine en 1844 et chef d'escadrons en 1848. A partir de ce moment, servie par des circonstances encore plus extraordinaires que celles qui avaient présidé à ses débuts, sa carrière prit un nouvel essor. J'y reviendrai.
La vie d'un soldat en garnison n'a rien de bien palpitant, et la mienne s'écoulait à Misserghin dans la pratique régulière et monotone du service journalier, adoucie cependant et comme illuminée par la fréquentation de la famille du bon commandant de Montauban, où j'étais traité, je puis le dire, comme l'enfant de la maison.
Les spahis ne vivaient pas à l'ordinaire. Ils avaient une solde assez forte pour prendre pension à la can-
UN BON SECRÉTAIRE. Si
tine. Notre cantinier, nommé Mayer, Juif alsacien, nous faisait payer fort cher une cuisine abominable qui m'occasionna une véritable maladie de l'estomac, heureusement bien vite terminée, grâce aux bons soins du commandant qui me prit chez lui.
Raconterai-je la grande revue que nous passâmes, le 29 juillet, sur la route d'Oran à Mers-el-Kébir, pour célébrer le neuvième anniversaire des Trois Glorieuses? On nous fit monter à cheval, à deux heures du matin, et on nous laissa cuire au soleil pendant près de six heures, adossés aux rochers qui bordent la route, les yeux littéralement brûlés par la réverbération du soleil sur la mer immobile.
Au mois de septembre, nous reçûmes à Misserghin la visite du duc d'Orléans qui, le lendemain, nous passa en revue à Oran. Son Altesse Royale commençait alors en Algérie un voyage dont les conséquences furent historiques, puisqu'il amena la fameuse expédition des « Portes de Fer », qui allait rallumer la guerre sainte. Je me souviens parfaitement d'avoir vu, dans le brillant état-major qui entourait le Prince ce jour-là, le général Marbot, l'auteur des Mémoires qui ont obtenu tant de succès, et qui allait bientôt recevoir, à l'attaque du col de Mouzaïa, sa quinzième blessure; le duc d'Elchingen, alors très brillant lieutenant-colonel de dragons, une des premières victimes de la guerre de Crimée; le capitaine Munster, qui ne devait pas survivre plus d'un an aux fatigues de la guerre et à l'inclémence du climat.
Dans ses « Lettres sur l'Algérie », le duc d'Orléans raconte son différend avec le maréchal Vallée, à propos de la manœuvre qui allait raviver l'insurrection. Le maréchal voulait aller de Sétif à Alger, en traversant les fameuses a Portes de Fer », c'est-à-dire un défilé tellement étroit que, pendant cent mètres environ, deux hommes n'y pouvaient passer de front. Le Prince vou- *. 6
lait aller de Sétif à Bougie, par la route directe qui traverse la Kabylie. Les deux avis ne valaient guère mieux l'un que l'autre. Celui du maréchal, qui prévalut, exposa l'armée à un désastre auquel elle n'échappa que par miracle. Celui du Prince eût peut-être infligé à l'armée ce désastre, en l'aventurant au milieu de la Kabylie encore indomptée. Tous deux auraient fourni, d'ailleurs , à Abd-el-Kader le prétexte qu'il guettait pour recommencer, en cette fin de 1839, la guerre qu'il préparait fiévreusement depuis deux ans, fondant des établissements sur les hauts plateaux, à Boghar, à Tkaza, à Tekdempt, à Saïda, c'est-à-dire dans des endroits qu'il jugeait hors de notre portée; et allant, pour établir une seconde ligne de résistance dans le Sud, jusqu'à assiéger une véritable place forte : Aïn- Madhi. Léon Roches, qui devint interprète principal auprès de Bugeaud, après un assez long séjour auprès de l'Emir, raconte, dans d'intéressants mémoires, ce siège auquel il prit part. Aïn-Madhi est une petite place entourée de hautes murailles flanquées de tours. Plus tard, en 1853, commandant supérieur à Laghouat, je contribuai à la sauver d'une destruction à laquelle l'avait condamnée un préjugé alors en cours, et qui consistait à regarder comme dangereux pour notre domination un centre de résistance fixe. Abd-el-Kader ne réussit pas à s'en emparer. Mais il obtint de Tidjeni, le grand chef religieux du Sahara qui la défendait, la permission de l'occuper quelques jours et accrut ainsi son prestige vis-à-vis des Arabes, par ce semblant de conquête.
Donc, au mois de novembre 183g, au moment où, dans mon sixième mois de service, j'obtenais les galons de brigadier, dans toute l'Algérie on entendait un froissement d'armes, on sentait une odeur de poudre. Le colonel eut la bonté de me placer au premier escadron, et dans le peloton destiné à Mostaganem. Ce fut
AIN-MADHI. 83
une des grandes joies de ma vie. J'allais revoir ma famille et faire connaissance avec la vie de campagne. La vie de campagne, à cette époque, en Algérie, n'était pas une partie de plaisir. Le pays n'offrait aucune ressource. Le soldat couchait à la belle étoile et n'avait pas encore de tente pour se défendre contre les intempéries. La moindre marche amenait parfois une catastrophe. L'année précédente, un bataillon du ier de ligne, parti d'Oran pour Mostaganem au mois de juin, avait été en quelque sorte écrasé, entre Arzew et la Macta, par un coup de siroco. Il avait fallu saigner sur place deux cents hommes foudroyés par la chaleur, et l'un de ces malheureux, pris d'une sorte de folie furieuse, avait mordu le bras du chirurgien avec une telle violence, qu'en retirant brusquement son bras, le chirurgien lui avait brisé les dents. Six mois plus tard, revenant à Oran, le même bataillon, au même endroit, fut surpris par une tourmente de neige fondue. Il laissa en route une partie de son effectif mort de froid, et la moitié des hommes qui survécurent dut entrer aux ambulances d'Arzew. L'histoire de notre conquête est féconde en désastres pareils.
Nous partîmes d'Oran par une belle matinée d'automne. Nous étions deux pelotons de cavalerie : mon peloton de spahis, commandé par M. Habaïby, le fils d'un ancien officier des mamelouks de la Garde, retiré à Melun et originaire de Syrie, et un peloton du 2e de chasseurs d'Afrique, commandé par le sous-lieutenant Sauvage, avec qui nous ferons bientôt plus ample connaissance. Cette petite colonne avait pour chef le capitaine de Forton, des chasseurs d'Afrique, qui avait reçu pour instructions l'ordre de se garder comme en temps de guerre , instructions amplement justifiées par de nombreux signes avant-coureurs de la reprise des hostilités. Le vide s'était fait autour de nous, nos marchés étaient devenus déserts. Non seule-
ment il ne venait plus aucune recrue aux corps indigènes, mais on signalait des désertions significatives, et on percevait parmi nos fidèles alliés, les Douairs et les Smélahs, la trace des efforts d'Abd-el-Kader pour les détacher de nous. C'est à ce moment que Kaddourben-Morfi, le superbe agha des Borjias, répondait à sa mère qui le pressait de quitter le parti des chrétiens : « Si je me livre à Abd-el-Kader, mes jours sont comptés », et en obtenait cette réplique, digne d'une femme de Sparte : « Eh bien, mon fils, tu mourras musulman. » J'étais plein d'ardeur, de joie et de confiance en quittant Oran, et j'aurais voulu trouver, à mon premier temps de trot, une aventure de guerre qui me couvrît de gloire. Notre première étape fut presque doublée par la nécessité de rejoindre le peloton de chasseurs d'Afrique qui, parti d'Oran au petit jour, avait pris quatre lieues d'avance sur nous. Arrivé au bivouac, je fus dans un grand embarras. Je n'avais pas pensé à assurer ma subsistance pendant la route. J'avais mis de quoi déjeuner dans ma besace, mais le soir, il ne me restait plus qu'une croûte de pain de munition. J'étais, avec mon maréchal des logis nommé Tubœuf, le seul Français du peloton. Et Tubœuf, avec qui je devais plus tard faire bon ménage, n'éprouvait encore aucune tendresse pour moi. Il me prenait pour un propre-à-rien. Quant au lieutenant Habaïby, officier très fantaisiste, il ne descendait pas à ce menu détail de la nourriture d'un brigadier. Enfin, les cavaliers indigènes avaient, selon la mode arabe, apporté leur rouina. C'est de la farine de blé grillé, délayée dans du lait ou même dans de l'eau, avec du sucre ou même du sel. L'Arabe porte cette espèce de farine dans une petite outre et il en vit pendant de longs jours. Il y a là une des explications de la mobilité extrême de ces cavaliers que nous ne pouvions jamais atteindre, empêtrés dans nos convois de biscuit, de riz, d'eau-de-vie, sans compter notre viande sur