‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 37 sur 211 · PREMIÈRE ÉTAPE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ÉTAPE

pied. Il y avait bien les sous-officiers des chasseurs d'Afrique, Français comme moi; mais je n'en connaissais aucun. A Mostaganem, mon père m'avait défendu de fréquenter les sous-officiers, et je portais la peine de ma réserve passée envers ces hommes devenus mes supérieurs. Enfin, l'un d'eux, nommé Sustrac, me voyant errer, vivante image de la faim, me prit en pitié et m'offrit la moitié de son dîner.

La nuit fut dure. A la bonne chaleur du jour avait succédé une petite pluie froide et persistante qui venait transir mes membres, recroquevillés sous le burnous rouge. Puis, il fallut courir après les chevaux échappés, aller relever les sentinelles, aller surveiller les gardes d'écurie. Bref, mon enthousiasme était un peu entamé, et je me rendis compte que tout n'est pas rose dans le métier militaire. Mais le soleil du matin fit s'évaporer, à la fois, les tristesses de mon cerveau et la pluie de mon burnous, et bien calé au fond de ma selle arabe, je me retrouvai dans les bonnes dispositions de la veille, lorsque mon père, arrivant au-devant de la petite colonne, nous rencontra à la fontaine d'Aïn-Sdidia, limite de son territoire. Je vis son regard s'arrêter d'abord sur ma manche, où les galons de laine lui dirent ma bonne conduite, puis m'envelopper de l'éperon au turban. J'étais bien campé sur mon cheval. Ma tenue était correcte et réglementaire, et je lus dans son œil qu'il était content de moi. Derrière lui, mon frère, qui lui servait d'officier d'ordonnance, déjà ravagé, hélas ! par les atteintes de la maladie qui allait nous l'enlever.

Une fois à Mostaganem, mon père exigea que je fisse exactement mon service ; mais près de lui tout m'était doux et facile.

Peu de jours après, la marche audacieuse du Prince royal et du gouverneur général donnait, comme il était facile de le prévoir, le signal de la guerre. Elle surprit le maréchal Vallée, qui s'était endormi sur le succès de

Constantine. On s'était contenté de creuser à travers la Mitidja un fossé : le fossé Berthois, du nom du général du génie qui avait dirigé les travaux. Ce fossé avait le désavantage de paraître tracer une limite à notre occupation , par conséquent d'encourager les Arabes et de décourager les colons. Les débuts de la campagne ne furent pas heureux pour nos armes : la Mitidja fut envahie et mise à feu et à sang. Dans l'Ouest, c'est-à-dire de notre côté, l'Émir avait confié à ses khalifïas, Mustapha-ben-Thami et Bou-Hamedi, la conduite des opérations. Ce fut là où était le danger, c'est-à-dire du côté d'Alger, qu'on dirigea les premiers renforts. Et Mostaganem resta réduit à sa garnison ordinaire : un bataillon du 15e léger récemment arrivé de France, sous les ordres du commandant Dronchat. Le bey Ibrahim, lassé d'un titre purement honorifique, était allé vivre à Alger de la pension de six mille francs que lui faisait le gouvernement. Et ses compagnies turques avaient été licenciées. Avec leurs débris, mon père composa pourtant une sorte de milice indigène qu'il confia à un coulougli nommé Hadji- Ahmed, homme très sûr, mais très téméraire. Il rappela à sa petite garnison l'ordre, très précis et très clair, qui indiquait à chacun son emplacement et son rôle, en cas d'alerte de jour ou de nuit.

La moitié du bataillon de ligne garnissait les blockhaus jetés en avant de la place, du côté de l'ouest, et notamment la redoute des Michels, tout récemment construite. L'autre moitié formait une troupe disponible, sous la main du commandant de la place. Notre côté faible était l'ouest, dans la direction de Mazagran, situé à une douzaine de kilomètres, sur la crête des collines qui s'écartent peu à peu de la côte. Là, il y avait une trouée que rien ne défendait. Deux routes conduisent de Mostaganem à Mazagran : la route supérieure, qui longe la crête du plateau, à travers des jar-

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