PRÉPARATIFS DE DÉFENSE
dins enclos de haies impénétrables de figuiers de Barbarie ; et la route inférieure, qui suit la base du plateau et aboutit à la partie basse de Mazagran, laissant entre elle et la mer une large plaine, garnie à cette époque d'ajoncs et de genêts.
Nous restâmes sur le qui-vive plusieurs jours, dépourvus de renseignements, sans ressource pour payer des espions, et réduits aux rumeurs suspectes qui circulaient parmi les Arabes établis dans les masures des faubourgs. Nous nous gardions du mieux que nous pouvions, nous et notre troupeau, objectif ordinaire des premières attaques. Les blockhaus, et surtout la redoute des Michels, nous servaient de vigies, en hissant des drapeaux dès que les cavaliers ennemis se montraient dans la zone qu'ils étaient chargés de surveiller, et il était rare que les drapeaux ne fussent pas hissés en même temps dans différentes directions. En montant sur la terrasse de sa maison, mon père pouvait surveiller, comme du centre d'un panorama, toute la région confiée à sa garde, et à l'ouest, notamment, il apercevait dans le lointain Mazagran, accroché à sa colline.
Le vendredi 13 décembre 1839, l'ennemi fut signalé partout de grand matin, en forces tout à fait disproportionnées avec les nôtres. Il se montrait entreprenant, surtout du côté de l'ouest, et faisait mine de venir nous provoquer jusque sous nos murs. La milice indigène sortit la première, une centaine d'hommes tout au plus, et sans même attendre d'ordres; prenant la route supérieure, utilisant les clôtures des jardins qui la garantissaient des chevaux , elle s'élança dans la direction de Mazagran et engagea résolument le feu avec l'ennemi, qui manœuvra aussitôt pour s'interposer entre elle et la place et lui couper la retraite par la route inférieure.
Bien que le combat se fût engagé contre ses instruc-
tions, mon père ne voulut pas laisser écraser cette hardie petite troupe et, prenant les deux compagnies d'élite et une compagnie du centre du bataillon du 15e léger, se faisant éclairer par ses spahis et ses chasseurs, il sortit de Mostaganem pour aller à son secours. Nous emmenions, pour toute artillerie de campagne, une petite pièce du calibre réformé 3, trouvée par hasard dans les magasins, remontée et rafistolée par le lieutenant Narrey, et attelée avec des chevaux du train. L'ennemi parut se mettre en retraite devant nous, sur Mazagran. Puis, quand il nous jugea assez avancés, il exécuta un second mouvement tournant, comme pour la milice indigène. Cela devenait sérieux, car nous étions attaqués en tête et en queue. C'était le moment de faire usage de l'artillerie. Mais, au deuxième coup, la maudite pièce de 3 se renversa toute disloquée, les roues en l'air. Profitant très habilement du léger désordre que causa cet incident, les Arabes nous chargèrent.
Heureusement, la route était étroite, resserrée entre un ravin et un fourré dans lequel la compagnie de carabiniers se jeta, pour soutenir d'un feu nourri la charge à fond que fournirent spahis et chasseurs. Dans ce court moment de confusion, mon père avait dû donner de sa personne. Il courut des dangers sérieux et eut une épauletteenlevée. Il tint dans sa position dégagée, assez longtemps pour permettre à la milice indigène d'exécuter sa retraite. Elle avait perdu la moitié de son effectif et son chef. Elle avait brûlé toutes ses cartouches. Mais elle s'était admirablement défendue et avait fait beaucoup de mal aux Arabes. Je regrettai surtout, parmi ses morts, un vieux coulougli nommé Zouaoui, portier de la ville, homme précieux qui venait tous les soirs nous apporter le compte rendu exact des entrées et des sorties, en gens, en bêtes et en denrées, et les renseignements qu'il avait pu recueillir en causant avec les Arabes.