‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 39 sur 211 · PREMIÈRE RENCONTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE RENCONTRE

Si la journée du 13 décembre ne fut pas un succès, du moins elle contint l'ennemi, qui disparut pendant la nuit, et attira l'attention de l'autorité supérieure sur la faiblesse de la garnison de Mostaganem. Le maréchal Vallée prescrivit une défensive énergique, ordonna l'occupation de Mazagran, comme poste avancé, et la construction d'une redoute entre Mazagran et la crique de la Salamandre, afin que Mostaganem fût défendue par une ligne ininterrompue d'ouvrages. La garnison fut augmentée de trois nouvelles compagnies d'infanterie, deux compagnies du Ier bataillon d'infanterie légère d'Afrique (les Zéphyrs), destinées à l'occupation de Mazagran, et une compagnie de fusiliers de discipline, chargée de la construction et de la défense de la nouvelle redoute. Ces trois dernières compagnies n'entrèrent même pas en ville. Mon père alla de sa personne les installer sur les points qu'elles devaient occuper. Les disciplinaires eurent vite fait de creuser les fossés et d'élever les remparts de leur redoute. Pour Mazagran, ce fut une autre affaire. Le génie local dut envoyer ses plans et projets à la direction d'Oran, qui dut les expédier à la direction supérieure d'Alger, où ils étaient encore lorsque se produisit le fameux fait d'armes qui devait illustrer le nom de ce village.

Mazagran est, je l'ai déjà dit, bâti en amphithéâtre. Il se terminait, au sommet de la colline, par une maison à terrasse, un peu plus grande et un peu plus solide que les autres, entourée d'une sorte d'esplanade qui ne permettait pas d'en approcher à couvert. Mon père la fit mettre en état de défense provisoire. Il fit, en outre, séparer, par un retranchement, du reste du village, les maisons réservées à l'établissement militaire. Comme il n'y avait pas de service administratif organisé, les Zéphyrs étaient obligés d'envoyer, tous les deux jours, des corvées à Mostaganem pour les vivres. Mon père ordonna qu'ils eussent toujours quatre jours de vivres

go MES SOUVENIRS.

en réserve. Enfin, il envoya à Mazagran un petit canon qui était sans emploi à l'arsenal de Matamore, et le fit approvisionner de coups à boulets et à mitraille. L'avenir allait démontrer la sagesse de toutes ces précautions, qui furent combattues, comme de juste, par les administrations du génie et de l'artillerie, jalouses de leur spécialité.

La fin de décembre et le mois de janvier 1840 s'écoulèrent dans ces occupations, entrecoupées d'alertes continuelles. Le 31 janvier, notre petite cavalerie eut même un engagement assez sérieux avec les Arabes. Ce jour-là, mon pauvre frère fut pris d'une syncope et rapporté, évanoui, à la maison. Il dut cesser tout travail.

Le lendemain, Ier février, mon père alla visiter ses avant-postes, s'assurer par lui-même de l'exécution de ses ordres, et prescrivit à la garnison de Mazagran d'envoyer, le lendemain, une corvée à Mostaganem pour rapporter, outre les vivres de supplément, une provision double de cartouches de réserve. Cet ordre fut exécuté dans la journée du 2 février.

La légende veut qu'il n'y ait eu à Mazagran que 123 hommes du Ier bataillon d'Afrique. C'est une erreur de la légende. L'effectif des combattants s'élevait à 144 hommes, y compris 4 sapeurs du génie. Il y avait deux compagnies commandées, l'une par le capitaine Pellieux, l'autre par le capitaine Lelièvre. Du reste, peu importe quelques hommes de plus ou de moins. Il y eut une telle disproportion entre les assaillants et les défenseurs que la gloire de ceux-ci reste la même.

Le 2 février, le capitaine Pellieux, commandant par droit d'ancienneté les deux compagnies, tomba malade et vint à l'hôpital de Mostaganem. Et c'est ainsi que le commandement du poste passa entre les mains du capitaine Lelièvre, qui eut, sinon tout le mérite, au moins tout le profit de cette mémorable défense. Il n'avait pas huit mois de grade quand il fut nommé chef de

Page 1