MAZAGRAN
bataillon au Ier de ligne, pour action d'éclat, et son nom ne figura même jamais dans l'annuaire, sur la liste des capitaines. Avec un peu d'esprit de conduite, il aurait pu asseoir la plus brillante carrière sur un fait d'armes qui eut un retentissement colossal. [Il s'arrêta au grade de chef de bataillon, quitta obscurément l'armée et ne fit jamais plus parler de lui.
C'est surtout à l'énergie, au courage, au dévouement des deux lieutenants des compagnies; c'est à la confiance qu'ils inspiraient à leurs soldats ; c'est au sentiment du devoir qu'ils surent faire passer dans leur cœur qu'il faut attribuer le glorieux succès, remporté par une poignée d'hommes sur une véritable armée d'environ 15,000 combattants fanatisés, enflammés par de récents succès et sûrs de vaincre.
L'un s'appelait Magnien. Il remplaçait le capitaine Pellieux. Petit, chétif, le visage couturé par la petite vérole, il s'amusait lui-même de sa propre laideur. Un jour, rencontrant un officier qui arrivait de France, il l'aborde, le salue, le comble de politesses, l'emmène au café, l'invite à dîner. L'autre, surpris de tant de prévenance, lui en demande la cause. « Ah! mon cher camarade ! répond Magnien, vous venez me relever d'un poste que j'occupais depuis longtemps; j'étais l'officier le plus laid de la garnison ; maintenant, j'ai au moins un suppléant. » C'était, d'ailleurs, le type de l'officier des corps de punition : correct, rompu au métier, zélé, intelligent et énergique.
L'autre lieutenant s'appelait Guichard. Un grand diable, bohème, ayant pris les allures et les mœurs du milieu dans lequel il vivait, mais pourvu de qualités et d'instincts militaires de premier ordre. Le duc d'Aumale, qui l'employa plus tard, en faisait le plus grand cas et regretta bien souvent, devant moi, que les vertus privées de ce brave soldat ne fussent pas à la hauteur de ses vertus militaires.
Le 2 février, Guichard était venu à Mostaganem avec ses hommes de corvée. Il manqua leur départ, passa joyeusement la soirée et rentra tout seul à son poste, au milieu de la nuit. Les Arabes arrivaient sur ses talons.
Ce fut le 3 février, au petit jour, que commença l'attaque furieuse dirigée par toute une armée contre Mazagran. Elle se poursuivit jusqu'au 5, au soir, durant ainsi trois jours et deux nuits. Elle fut si prompte et si inopinée que les assaillants envahirent le village tout entier et arrivèrent jusqu'au pied de l'enceinte du poste, avant que ses défenseurs eussent soupçon du danger immense qu'ils couraient. Mais ils arrivèrent à temps à la parade ; et l'ennemi, qui ne se composait guère que de cavalerie, se retira bientôt hors de la portée des bailes.
Alors le khaliffa Ben-Thami, qui commandait en personne, fit mettre abonne portée deux pièces d'artillerie en batterie, pour battre le poste en brèche. Du haut de la terrasse de la maison mauresque, la petite pièce française commença à répondre, mais lentement, réservant sa mitraille en vue d'un assaut, et mal établie à ce point qu'on avait dû l'attacher avec des cordes, pour que le recul ne la jetât point en bas.
Ce matin-là, précisément, j'étais de patrouille avec quatre spahis du détachement. J'avais à peine dépassé d'une centaine de pas les murs, quand je vis arriver un de nos cavaliers auxiliaires, qu'on avait admis au service des reconnaissances, pour leur faire gagner un secours pécuniaire de quinze francs par mois. Il venait me prévenir que la plaine était inondée d'Arabes et qu'il fallait rebrousser chemin au plus vite. Je courus avertir mon père qui monta sur sa terrasse d'où, avec une lunette d'approche, il apercevait Mazagran et la fumée des coups de canon. Il fit aussitôt battre la générale et sortit avec ses troupes disponibles. Mais ayant constaté