SORTIE
à la découverte, revinrent bientôt nous annoncer que Mazagran semblait complètement dégagé, que ses environs étaient tranquilles et qu'il n'y avait plus en vue un seul Arabe. Aussitôt, mon père monta à cheval et , escorté du peloton de spahis et du peloton de chasseurs d'Afrique, il courut à Mazagran. Il trouva l'héroïque petite garnison en excellentes dispositions et la félicita chaudement. L'attaque, si terrifiante de loin, avait complètement échoué. Les deux pièces arabes, mal servies et mal pointées , n'avaient produit aucun effet. L'ennemi avait tenté deux assauts de nuit; mais sans échelles et sans brèche préalable, il avait été facilement repoussé.
Les deux compagnies avaient, en somme, assez peu souffert. Elles avaient perdu trois tués et quinze blessés. Parmi ces derniers, il y avait un caporal dont je vis amputer la jambe. Ce brave homme, pendant toute l'opération qu'il surveilla lui-même, continua à fumer sa pipe, sans la laisser éteindre. Nous revînmes grand train à Mostaganem, afin de diriger sur Mazagran un convoi de ravitaillement. A l'aller et au retour, nous pûmes nous rendre compte de l'importance du rôle que nous avions joué nous-mêmes dans la délivrance de Mazagran. Les Arabes avaient emporté avec eux leurs morts et leurs blessés. Mais le nombre des chevaux tués indiquait la grandeur de leurs pertes.
La défense de Mazagran produisit un effet considérable en Algérie et en France. Même en tenant compte de l'exagération et de l'engouement, c'est réellement un très beau fait d'armes. Il fait le plus grand honneur à la petite troupe qui l'a exécuté. Mais je le dis avec orgueil, il fait aussi un très grand honneur à mon père, dont l'expérience et la prévoyance n'avaient rien oublié avant l'affaire, et qui, pendant les événements, a dirigé les opérations avec le coup d'œil le plus exercé ; qui a su soutenir le moral de ses soldats, en leur donnant
toujours et partout l'exemple du courage, du sang-froid et du dévouement; qui s'est constamment tenu au poste le plus exposé, cherchant à attirer sur lui l'effort de l'ennemi et dégageant d'autant la faible garnison de son poste avancé.
Le gouvernement, empressé d'obéir à l'opinion, prodigua les récompenses. Une médaille commémorative fut frappée et remise à chacun des défenseurs de Mazagran. Leur drapeau, glorieusement déchiré, fut donné au bataillon d'Afrique et confié à la garde de la ioecompagnie, qui l'avait si vaillamment défendu. Enfin, mon père obtint les épaulettes de colonel, auxquelles il avait pour ainsi dire renoncé et qu'il attendait vainement depuis seize ans. Comme beaucoup d'autres militaires de la garnison, j'obtins une citation à l'ordre de l'armée.
Je dois, par respect pour la vérité, noter un épilogue inattendu et réellement extraordinaire de la glorieuse défense de Mazagran. Depuis leur échec, les Arabes, dont les principales forces opéraient dans la province d'Alger, nous avaient laissés fort tranquilles, et le marché de Mostaganem, fréquenté par les tribus avoisinantes, redevint bientôt un centre commercial important. Aussi, quel ne fut pas notre étonnement, au bout de quelques semaines, de constater brusquement une sorte de grève des approvisionneurs! Toutes les transactions cessèrent, comme par un coup de baguette. On fit une enquête, et voici ce qu'on découvrit. Les soldats du poste de Mazagran, les héros de la défense, s'étaient tout bonnement transformés en coupeurs de bourses. Sous prétexte de faire bonne garde, ils attendaient les Arabes à leur retour du marché, les dévalisaient et tuaient tous ceux qui résistaient. Les Arabes, qui, pour venir au marché, étaient obligés de se soustraire aux ordres de leurs chefs, soumis à un pareil régime, s'abstinrent de reparaître. On remplaça la