LE COMBAT DE TEM-SALMET
Andalouses, presque chaque matin, les cavaliers de l'Émir tentaient quelque coup de main contre les tentes de nos alliés. Yusuf lançait contre eux un ou deux pelotons de spahis, et quand les Arabes se montraient trop nombreux et trop entreprenants, il montait luimême à cheval et leur donnait la chasse avec les trois escadrons qui lui restaient : le deuxième, capitaine Tailhan; le troisième, lieutenant de Loë suppléant le capitaine Bertrand, invariablement absent, et le quatrième, capitaine de Montebello. Le premier escadron, commandé par le capitaine Cassaignolles, avait été détaché à Oran même.
Le 12 mars, les Arabes apparurent, comme d'habitude, caracolant et entamant, à la façon des héros d'Homère, le combat par des injures prodiguées à nos alliés, qu'ils traitaient d'esclaves et de renégats. Ils reçurent à coups de fusil les premiers spahis dépêchés contre eux. Ce que voyant, Yusuf sortit de Misserghin, à la tête de ses trois escadrons. Les Arabes plièrent lentement devant lui, en tiraillant. Ils l'attirèrent ainsi jusqu'à environ quatre kilomètres de Misserghin, à un endroit où s'ouvre dans les collines le ravin de Tem-Salmet, d'où sortit une nuée de cavaliers qui donna aussitôt au combat une apparence des plus sérieuses, et même des plus graves. Yusuf déploya le quatrième escadron en tirailleurs, gardant les deux autres en ligne. En même temps, il envoya à ses deux bataillons d'infanterie et à la section d'artillerie l'ordre de se porter vivement à son secours.
Les tirailleurs du 4* escadron tinrent tant qu'ils eurent des cartouches, et perdirent presque tous leurs sous-officiers. Quand ils furent à bout de munitions, le colonel les fit remplacer par le 2e escadron, dont les hommes passèrent, pour aller les relever au feu, dans leurs intervalles. A ce moment, le capitaine de Montebello fait sonner le ralliement pour reporter en arrière
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ioo MES SOUVENIRS.
son quatrième escadron. Les nouveaux tirailleurs du deuxième prennent le signal pour eux, et les deux escadrons, tournant le dos aux Arabes qui les chargent aussitôt, se jettent sur le troisième resté en bataille et l'entraînent dans une fuite affolée. A la vue de ces cavaliers en déroute, les deux bataillons d'infanterie, qui étaient déjà sortis de Misserghin, forment deux carrés qui auraient pu leur servir de points d'appui et de centre de ralliement. Mais une cavalerie qui fuit ne s'arrête point facilement. Les spahis ne firent halte que devant les fossés de la redoute de Misserghin , et encore quelques chevaux emportés franchirent-ils, dans un élan suprême, ces fossés eux-mêmes.
Yusuf eut assez de sang-froid et d'empire sur luimême pour ne pas suivre ce torrent. Il se jeta dans un carré d'infanterie, accompagné d'un seul homme de tout son régiment, un tout jeune brigadier nommé Mesplier, qui fut décoré pour sa conduite. Le colonel aurait eu certainement deux compagnons si Fleury, son secrétaire, n'avait pas été en mission à Bône. Il prit aussitôt la direction du combat et commença par fondre en un seul les deux carrés du Ier de ligne, afin de présenter à l'ennemi une masse plus imposante. Puis il porta immédiatement son carré en avant, en refoulant, à coups de fusil et à coups de canon, les masses ennemies vers le ravin de Tem-Salmet. Il voulait ne pas laisser ses troupes sous l'impression d'un échec et l'ennemi sous l'impression d'un succès. Il voulait donner à ses escadrons le temps de se reformer, de reprendre haleine et de revenir au combat. Il voulait enfin recueillir et sauver ceux de ses blessés ou de ses démontés qui n'auraient pas été achevés par les Arabes. Je crois qu'on ne retrouva vivant qu'un maréchal ferrant du 4* escadron nommé Monicolle, à qui la journée dut donner des cheveux blancs. Monicolle avait eu son cheval tué sous lui pendant la déroute. Il
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tomba et resta étourdi sur le sol, et tout le flot de la cavalerie lui passa sur le corps. Quand il revint à lui, il se traîna doucement sur le ventre jusqu'au fond d'un buisson de lentisques. Le spectacle qu'il eut alors sous les yeux n'était pas de nature à lui inspirer des pensées bien roses. Les spahis avaient disparu, laissant derrière eux quelques chevaux sans cavaliers. L'infanterie apparaissait à peine comme un point, au fond de la plaine, maintenant parcourue par des cavaliers arabes, enivrés de leur triomphe et activement occupés à rechercher nos morts et nos blessés qu'ils décapitaient, pour brandir ensuite leurs têtes en guise de trophées.
Monicolle, dans son buisson, se rendait tout petit, retenait son souffle et faisait sa prière, les cheveux hérissés, les yeux ardemment fixés sur le carré d'infanterie qui grandissait, qui approchait, qui apportait le salut. Un moment vint enfin où, entre l'infanterie et son buisson, Monicolle ne vit plus passer et repasser les Arabes. Il s'élança comme un fou vers ses libérateurs et... essuya la décharge générale de toute la face du carré vers laquelle il courait. Les soldats, en voyant cet homme rouge sortir du buisson, avaient subi un mouvement nerveux et tiré instantanément sur lui. Monicolle ne fut pas touché.
Pendant que le carré reprenait une vigoureuse offensive, le général de Guéheneuc, prévenu de ce qui se passait, arrivait aussi à la rescousse, il avait d'abord fait partir tout ce qu'il avait de cavalerie sous la main, c'est-à-dire le 2e régiment de chasseurs d'Afrique du colonel Randon et l'escadron de spahis du capitaine Cassaignolles. Ce dernier, parti au galop, rallia les trois escadrons reformés devant Misserghin et ramenés au feu. Il put prendre part à la dernière phase de la la lutte. Elle se terminait. L'ennemi était en pleine retraite et, arrivé à la tour Combes, d'où la vue embras-
sait tout le champ de bataille, le colonel Randon jugea inutile d'aller plus loin. Il s'établit sur les crêtes des collines, où il fut rejoint par le général de Guéheneuc lui-même, à la tête des renforts qu'il amenait, et qu'il ramena à Oran, quand il eut acquis la certitude que tout allait bien désormais.
Le lendemain, les spahis allèrent relever leurs morts et rapportèrent dans des prolonges du train trente-neuf cadavres sans tête. Aucun officier n'avait été atteint. Il n'y eut presque pas de blessés, tous ceux qui étaient restés sur le terrain ayant été décapités, sauf Monicolle.
Aujourd'hui, après cinquante ans passés dans la cavalerie, je me rends compte des fautes qui furent commises ce jour-là. Yusuf , emporté par sa bouillante valeur, eut le tort de tomber dans un piège et de se laisser attirer jusqu'à Tem-Salmet.
La substitution d'un escadron à un autre, déployé en lignes de tirailleurs, sous le feu de l'ennemi, était une imprudence. Il aurait fallu d'abord dégager par une charge vigoureuse les tirailleurs qui manquaient de cartouches. On aurait pu, à la rigueur, après cette charge, déployer un nouvel escadron; mais il eût mieux valu, à mon sens, se replier par échelons sur l'infanterie, pour repasser ensuite, sous la protection de cette sorte de forteresse mouvante, armée de deux pièces d'artillerie, de la défensive à l'offensive.
On accusa la qualité des troupes engagées. On fut injuste. Sans doute, à ce moment, les troupes indigènes n'avaient encore pu inspirer la confiance qu'elles méritèrent ensuite par leur discipline et leur solidité au feu. Yusuf redoutait par-dessus tout pour son régiment le sort qui venait d'atteindre les spahis d'Alger qu'on avait licenciés, en face de l'impossibilité où l'on se trouvait de les recruter. Il faisait des efforts inouïs pour avoir de gros effectifs. Et, comme la guerre sainte