BUGEAUD ET CHANGARNIER
assisté! D'abord, l'Algérie possédait enfin Bugeaud, et Bugeaud était venu remplacer le maréchal Vallée avec un plan analogue à celui de Lamoricière, qui pouvait se résumer en deux mots : conquête et colonisation. Il était venu, certain d'être soutenu par le gouvernement et les Chambres, résolus, cette fois, à renoncer à la politique hésitante et contradictoire qui nous avait tant coûté et si peu rapporté. L'armée enfin avait un vrai chef.
A peine arrivé à Alger, il courut au plus pressé : ravitailler Médéah et Milianah, relever leurs garnisons épuisées et les mettre pour plusieurs mois en état de défense. C'est dans cette première expédition que se passa une scène très courte, mais très caractéristique et très regrettable, due à la désinvolture avec laquelle le futur vainqueur d'Isly traitait ses lieutenants. Je n'y ai pas assisté, bien entendu, mais toute l'armée la racontait.
Quand on sort de Milianah pour descendre dans la plaine du Chéliff, que les Arabes appellent, dans cette partie du moins, Bou-Khrochfa (la plaine aux chardons) , on suit une route taillée dans la paroi de la montagne, et dont les nombreux lacets se développent largement, pour embrasser la tête de ravins profonds qui la coupent sur plusieurs points. Par ces ravins, les Kabyles de la tribu des Beni-Menasser débouchaient ordinairement, pour assaillir en flanc la colonne descendant dans la plaine. Le général Bugeaud, très au fait de cette mauvaise habitude, s'était promis de la faire perdre aux Kabyles par une leçon sanglante. Il avait donc ordonné que la brigade Changarnier restât en position aux portes de Milianah, dérobée à la vue des Arabes, et qu'au signal de trois coups de canon elle sortît de son embuscade pour se précipiter sur le flanc de l'ennemi, entassé dans les ravins et en flagrant délit de fausse manœuvre, c'est-à-dire sans défense. Quand le
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général Changarnier, à cheval à la tête de sa brigade, vit l'ennemi s'engouffrer dans les ravins, jugeant le moment venu d'attaquer, il se jeta sur lui vigoureusement, lui fit subir des pertes cruelles et le mit en fuite dans le plus grand désordre, mais sans attendre le signal des trois coups de canon. Le général Bugeaud aimait à faire sur le terrain même une sorte de conférence aux généraux et aux chefs de corps pour leur faire comprendre sa pensée, lorsqu'il s'agissait d'entreprendre une opération délicate, ou pour juger une manœuvre quand elle était exécutée. Nous croyons bonnement avoir emprunté aux Allemands la critique après les manœuvres, tandis qu'elle est, au contraire, chez eux, une importation toute française. Le soir de cette affaire, il réunit ses officiers au bivouac pour faire devant eux l'examen de la journée. « Nous avons, dit-il, infligé à ces Kabyles un traitement dont ils se souviendront; mais notre succès eût été plus complet si la brigade, postée en embuscade, avait attendu le signal que je devais donner. De la place que j'occupais, j'embrassais tout le théâtre de l'action, et j'étais mieux à même que personne de juger quand il convenait d'attaquer. »
— Mais, mon général, s'écria aussitôt le général Changarnier, c'est moi qui commandais cette brigade. C'est par mon ordre qu'elle a attaqué avec une fougue et une impétuosité dont vous avez pu juger les résultats.
— Eh bien, si c'est vous qui avez commis la faute, c'est à vous que s'adresse mon observation.
— Il y a six ans, mon général, que je fais la guerre en Afrique sans interruption. Je crois y avoir acquis quelque expérience, et jamais on ne m'a adressé un pareil reproche.
Le général Bugeaud, émoustillé par le ton que prenait la conversation, lança alors cette réplique célèbre dont il ne calculait pas la portée : « Qu'est-ce que cela