GENDARMES MAURES
fait? Le mulet du maréchal de Saxe avait fait la guerre vingt ans, et il était toujours un mulet. »
Il est facile de s'imaginer l'effet que produisirent ces paroles sur les assistants, et surtout sur un interlocuteur dont l'excès de modestie n'était pas le défaut saillant, qui avait, au contraire, conscience de son incomparable valeur et dont l'amour-propre était encore excité par les éloges qu'on lui avait justement prodigués. Ainsi naquit un malentendu qui amena une brouille irrémédiable entre le général Changarnier et son illustre chef et le départ momentané du glorieux soldat.
Tranquille du côté d'Alger, le gouverneur général partit pour Oran, où il allait diriger son principal effort, et où l'occupation de Mascara devait être le pendant de l'occupation de Médéah et de Milianah. Abd-el- Kader, de son côté, avait profité de la trêve de 1840 pour fonder des établissements nouveaux dans des régions qu'il croyait à l'abri de nos coups, sur la limite du Tell et des Hauts-Plateaux : à Boghar et Thaza, dans la province d'Alger; àTeckdempt etàSaïda, dans la province d'Oran. Le gouverneur voulait commencer par détruire Teckdempt. Il occupa tout d'abord Mascara, où il laissa une petite garnison, commandée par le lieutenant-colonel Géry. La carrière militaire de cet excellent officier pouvait paraître terminée déjà lorsqu'il vint en Algérie, car il quittait le commandement en second du collège militaire de la Flèche, qui paraissait pour lui une retraite anticipée. Il obtint cependant son passage dans le service actif, et le général de Lamoricière ne mit pas longtemps à découvrir en lui un mérite caché sous de modestes apparences. L'Emir ne disputa pas Teckdempt au gouverneur général. Il reporta encore plus au sud les approvisionnements accumulés dans cette place, et qui devinrent le noyau de la fameuse smala que nous ne devions connaître que bien plus
tard. On fit sauter tous les murs de Teckdempt, qu'on trouva déserte, et on abandonna ces ruines, le général Bugeaud ayant reconnu et marqué pour une occupation future une position stratégique bien meilleure, qui devint par la suite le poste de Tiaret et qui possède aujourd'hui le plus bel établissement hippique de l'Algérie.
La petite armée fut ramenée sous les murs de Mascara et employée pendant tout l'été à couper les moissons dans la belle plaine de Ghréis, afin d'affamer l'Arabe récalcitrant et d'approvisionner pour l'avenir, en céréales et en fourrages, nos colonnes victorieuses. Puis, elle se replia sur Mostaganem, et c'est à ce moment que je rejoignis mon régiment, à la veille de l'expédition sur Saïda.
Pauvre régiment! Le spectre du licenciement planait sur lui. Le ministre de la guerre avait même décidé qu'il n'y aurait pas, cette année, pour lui, d'inspection générale. Et cette mesure était considérée comme le prologue delà désarticulation. Déjà le résidu des spahis d'Alger avait été versé au Ier de chasseurs d'Afrique. Presque aussitôt, il est vrai, on avait déploré cette faute et reconstitué une cavalerie indigène sous un autre uniforme et sous un autre nom. On l'avait appelée les « Gendarmes maures » et on lui avait donné pour chef le capitaine d'état-major d'Allonville. Le choix était excellent, car, sous une apparence chétive et débile, le capitaine d'Allonville était un merveilleux cavalier d'avant-garde, plein d'entrain, d'énergie, et peu embarrassé, d'ailleurs, par les liens de règlements inapplicables à la guerre d'Afrique. Ses gendarmes, à peine formés, étaient déjà célèbres par leurs faits de guerre. Mais les spahis d'Oran craignaient, eux aussi, leur absorption par le 2° de chasseurs d'Afrique, et voyaient avec terreur se former à côté d'eux l'équivalent des gendarmes maures : les Moukhalias (porte-