SECRÉTAIRE DU COLONEL
général Bugeaud avait arrangé les choses en confiant le commandement de cette belle brigade de cavalerie au lieutenant-colonel de Tartas, qui s'était distingué à la tête d'un régiment de marche, l'année précédente, dans la province d'Alger. ' C'était une célébrité de l'école de cavalerie. Un peu entiché de ses doctrines d'école, qui ne sont pas toujours applicables aux manœuvres du champ de bataille, un peu Gascon et trouvant toujours un trait plaisant pour se tirer d'embarras. Si, ce jour-là, il avait eu la même activité que le colonel Yusuf, il n'aurait pas laissé aux spahis toute la gloire de l'affaire.
N'entendant plus parler de rien, je me figurais que Fleury avait pris sous son bonnet sa proposition de secrétariat, lorsqu'un beau jour, au bivouac, le colonel m'invita à dîner. Il voulait, je l'ai su plus tard, me tâter et savoir si je lui convenais. Je vins à sa tente. Nous étions trois convives : le colonel, un lieutenantcolonel polonais qui faisait la campagne en amateur et que je n'ai vu que ce soir-là, et moi. Nous eûmes pour dîner une belle poule bouillie, reposant sur un monceau de pilaf. A moi seul, je dévorai les trois quarts de la poule et les trois quarts du riz. « Mais, mon pauvre enfant, me dit le colonel, étonné de cet appétit extraordinaire, il y a donc bien longtemps que vous n'avez mangé? — Il y a trente jours, mon colonel! » répondis-je. Et je lui racontai ma pénurie et mes escargots. Il m'accorda quelques paroles d'encouragement et je partis, lesté de façon à braver huit jours de famine. Quelques jours après, nous repassions à Mascara, rentrantà Mostaganem. Nous y fîmes séjour. Le soir, le colonel me fit appeler, a Je laisse ici, me dit-il, mes chevaux éreintés qui gêneraient notre marche. Vous prendrez le commandement des hommes qui resteront pour les soigner. »
Ce n'était pas une mission de confiance ; c'était une corvée désagréable qu'il me donnait là. a Êtes-vous
content? me dit-il. — J'imagine, mon colonel, répondisse, qu'il ne s'agit pas pour moi d'être satisfait, mais d'obéir. — Eh bien, non, reprit-il en riant; je ne vous laisse pas. Je vous prends pour remplacer Fleury. Allez chercher votre cheval . Prenez un homme pour le soigner, et venez vous installer ici dès ce soir. Vous êtes à moi. » La prudence, les recommandations paternelles, le souvenir de l'antagonisme de mes chefs, tout s'envola de ma cervelle. Je ne vis plus que ce trait de bonté, et avec, dans le lointain, un chapelet interminable de bonnes poules au riz. Je rentrai à Mostaganem, emboîtant le pas à mon chef et plus fier qu'Artaban. Nous étions bien heureux tous les deux : lui, d'avoir sauvé son régiment du licenciement, à force de prouesses et d'ingéniosité; moi, d'avoir conquis la certitude de ne jamais plus dîner avec des escargots braisés.